Action - 14 novembre 2018

fr - L’Histoire se répète quand on l’oublie


Chronique par
Martin Forgues 10 novembre 2018



Martin Forgues – ancien militaire canadien, journaliste indépendant et auteur (L’Afghanicide) – est l’un des six parrains/marraines de la campagne 2018 du coquelicot blanc.



L’écrivain espagnol George Santayana écrivait dans son livre Soliloquies in England (1922) que seuls les morts voient la fin de la guerre, et que ceux qui ignorent l’Histoire sont condamnés à la répéter. Je rajouterais à ces sages paroles que ceux qui permettent aux puissants de ce monde de continuer à nous entraîner dans la spirale fratricide de la guerre pour assouvir leur cupidité sadique sont condamnés à les laisser répéter l’Histoire.


Et c’est ce que nous faisons tous et toutes, consciemment ou non. Et de porter un coquelicot rouge une quinzaine de jours par an ne constitue en rien l’accomplissement de notre devoir de mémoire collective, ni une volonté que cesse la guerre, malgré qu’on répète béatement « Plus jamais » en commémorant la mémoire de millions d’êtres humains morts sur le champ du déshonneur.


Si au moins c’était pour toi Pour la rivière ou le moulin Je comprendrais mieux pourquoi Demain Demain, je vais tuer quelqu’un


Quelqu’un que je connais pas Avec une rivière et un moulin Avec une femme comme toi Qui chérit aussi bien Demain, je vais tuer pour rien


Richard Desjardins, « Vimy »


Propagande insidieuse
Demain se tiendra le Jour du Souvenir. Depuis la fin d’octobre, les coquelicots ont momentanément quitté le champ des Flandres pour se poser sur les boutonnières. Cette année marque le centenaire de la Première Guerre Mondiale, que le gouvernement canadien présente comme une glorieuse entreprise qui, peut-on lire sur le site internet d’Anciens Combattants Canada, « contribua à notre évolution comme pays indépendant », poursuivant sur l’idée que les batailles menées par les soldats canadiens dans la boue, les barbelés et les tranchées du nord de la France furent de brillantes victoires et les soldats, des héros.


Le cérémonial autour de cette commémoration, le discours élevant la guerre comme glorieuse entreprise et la présence silencieuse mais ostentatoire des gens de pouvoir à ces cérémonies effacent un fait tragique mais réel : les civils sont les plus grandes victimes des guerres.


Plutôt que les héroïques martyrs qui ornent les statues des cénotaphes, je vois surtout le jeune fermier arraché à sa terre et envoyé labourer les champs de bataille à coups d’obus, à qui on confiera la tâche de semer des mines terrestres qui continueront de mutiler des civils innocents pour le prochain demi-siècle. Je vois l’ouvrier forcé de troquer sa chienne de travail pour un uniforme de combat et ses outils pour un fusil, puis envoyé à l’usine de chair à canon de laquelle il ne reviendra probablement pas. Je vois le pêcheur jeté par-dessus bord de son chalutier pour être repêché par un destroyer qui ira couler, éventré par une torpille, au large, dans l’Atlantique Nord.
J’y vois aussi le jeune Afghan qui a vu la moitié de sa famille décimée par un bombardement « allié » probablement inutile et qui entendra les responsables du crime dire aux médias béats qu’ils sont des « dommages collatéraux » qui ont offert leur sacrifice pour leur liberté. J’y vois le peuple libyen victime d’une autre de ces guerres de « libération » qui a plongé leur pays dans un chaos digne de l’âge de pierre.


Les Yéménites et les Syriens, récentes victimes de l’horreur de crimes contre l’Humanité, rapportés par les grands médias à la manière d’un match de hockey. Ces jeunes hommes en Corée et au Vietnam morts pour prendre une colline jugée « d’une grande importance stratégique » par les généraux, pour ensuite être abandonnée aussi vite et dont on commémore les anniversaires en les appelant « bataille de la côte 55 », par exemple, histoire de bien montrer leur importance « stratégique ».


Il y a une quinzaine d’années, en patrouille dans les rues de Bihac en Bosnie, alors jeune soldat idéaliste, j’ai vu une petite fille en haillons courir autour de nous en criant « Ima, ima, ima, molim !? ». Elle mendiait, probablement pour le compte de ses parents, eux-aussi désoeuvrés après 6 ans de guerre civile menée au nom de nationalismes toxiques. Elle aurait pu être ma nièce.
Voilà ce que fait la propagande. Elle transforme des agneaux sacrifiés en héros volontaires. À une époque où on discute beaucoup du « consentement éclairé », l’étaient-ils vraiment ? Elle fait de nos frères humains des ennemis sans visage à tuer pour notre « patrie », notre « religion », notre « cause » - cette « cause », c’est invariablement celle de l’élite politique et financière, dont les membres sont toujours trop couards pour mener leurs combats.


Ils sont comme nous
Je regardais il y a quelques jours le documentaire Apocalypse : Staline produit il y a trois ans et diffusé originalement sur France 2, une série en trois épisodes sur l’ancien homme fort de l’Union Soviétique.


On y montre un macabre défilé de prisonniers de guerre dans les rues de Moscou en juillet 1944. Ce jour-là, les Soviétiques victorieux ont fait parader 57 000 captifs allemands, vaincus, sales, leurs regards vides et vêtus de haillons qui furent jadis leurs uniformes, dans les rues de la capitale - une forme d’humiliation de l’ennemi qui n’était certainement pas l’apanage exclusif des Russes – escortés par des soldats soviétiques marchant au pas cadencé, baïonnettes au canon.


Le narrateur explique que les réactions de la population diffèrent, citant le témoignage d’une jeune femme dans la foule dont les brèves paroles restent les seules dont je me souviens par cœur.


« On voit des hommes pleurer. J’ai entendu une vieille dame dire « Mon Dieu, ils ressemblent exactement à nos propres enfants ».


Oui, ils sont comme nous. Des hommes, des femmes, des enfants qui sont nés et ont grandi dans des systèmes de valeurs différents du nôtre. Le communisme a tué plus que le capitalisme ? Foutaise. Les régimes totalitaires qui s’en réclament l’ont seulement fait de manière plus ostentatoire et décomplexée. Le terrorisme islamiste est le plus grand danger pour l’Humanité ? Faites-moi rire. Les vrais terroristes sont les terroristes environnementaux, c’est-à-dire ceux qui tuent notre planète à petit feu : les barons de l’énergie fossile, les voleurs de grand chemin des compagnies minières et leurs perroquets médiatiques, qui sont même parfois d’anciens premier ministres fort moralisateurs.


Pourtant, vous entendrez ce discours très rarement chez nos bons commentateurs qui préfèrent la canisse d’essence à l’extincteur.


Et aujourd’hui, l’extrême-droite se répand un peu partout, comme de violentes métastases. Nous sommes peut-être aux portes de nouvelles guerres. Et cette fois-ci, les ennemis ne se reconnaitront pas à leur marche au pas de l’oie. Ils prendront le pouvoir par les urnes en évoquant – en usurpant, plutôt - la patrie, le peuple, le patrimoine, les traditions.


Ils parleront des petites milices racistes comme des « paradeurs folkloriques » en désignant les antifascistes comme la vraie menace à la société. Ils se dédouaneront de l’impact de leurs paroles haineuses et prétendront à la liberté de penser pour poursuivre leur œuvre propagandiste.


Tout ça sur les ondes des radios-télévisions "libres" des Mille Conneries.


Là se trouve un nouveau devoir de mémoire.


Par souci de transparence, je me dois de spécifier que je suis co-parrain de la Campagne du Coquelicot blanc du Collectif Échec à la guerre.


Notre adresse postale est :
Collectif Échec à la guerre
5055A rue Rivard
Montréal, Québec H2J 2N9