Formation - 10 mars 2018

fr - Investissement et climat


Parmi les gestes qu’il est possible de faire pour contribuer à la transition énergétique, il en est un qui pourrait se montrer très efficace. Il est accessible à tous ceux et celles qui disposent d’une épargne financière, placée sous une forme ou sous une autre. De plus en plus d’entre nous se demandent comment est placée cette épargne et s’il ne serait pas possible de la réorienter, dans « le sens de la transition », et notamment en faveur du climat. […] Un frein sur les capitaux accessibles est indiscutablement un frein pour le développement des entreprises. Peut-on, et si oui comment, éviter de participer au financement du dérèglement climatique et au contraire participer à celui de son atténuation ? Peut-on en un mot « défossiliser » son épargne ? La réponse est oui globalement. Il est cependant utile d’y regarder de plus près.


Désinvestir des énergies fossiles, un mouvement déjà en cours


Le mouvement visant à « désinvestir des industries fossiles » a démarré en 2010 aux États-Unis, s’est propagé rapidement dans les universités américaines avant de regrouper d’autres appuis, comme des organisations religieuses, des villes ou des fondations philanthropiques. L’ONG 350.org, très active dans ce domaine, a connu un premier gros relais médiatique en 2014 lors d’un sommet préparatoire à la COP21 organisé par Ban Ki Moon aux USA. Des coalitions d’investisseurs, prenant des engagements de « décarbonation de leur portefeuille » se sont affichées comme la Portfolio Decarbonization Coalition (PDC) ou le Montreal Pledge.


Une dynamique est donc née : des institutions (comme les universités américaines) veulent exclure de leur épargne des entreprises travaillant dans le secteur des énergies fossiles, des ONG et des associations poussent au « fossil free » (sortir les valeurs fossiles des placements financiers) et des gestionnaires d’actifs (sous mandat des investisseurs qui leur confient la gestion de leurs fonds) cherchent à réduire « l’impact carbone » de leur portefeuille. …


Où placer son épargne ?


Il y a en gros, deux manières de faire, mutuellement non exclusives.


• Premièrement, placer son argent directement sur des projets qu’on connaît ou qu’un proche connaît : être actionnaire d’une entreprise, ou prêter de l’argent à son créateur, contribuer à un financement participatif (en anglais crowdfunding) qui décrit les projets financés…


• Deuxièmement, passer plus classiquement par un gestionnaire de fonds (souvent sa banque) qui les place sur des « supports » (assurance-vie, livrets d’épargne, etc.) eux-mêmes gérés par des professionnels.


Dans le premier cas, nous appliquons nos propres critères à des entreprises ou des projets identifiés.


Dans le deuxième cas (majoritaire, la grande majorité de l’épargne française étant placée en assurance-vie ou sur des livrets bancaires), nous dépendons d’un tiers (plus exactement d’une chaîne de tiers) mais nous pouvons exiger l’application de critères qui nous conviennent et d’en recevoir des comptes. Il est également possible de se fier à des labels qui caractérisent le type de critères employés. C’est par exemple le cas de la finance solidaire promue et labellisée en France par l’association Finansol, (qui représente aujourd’hui 8 milliards d’euros d’encours). Il y a de plus en plus de labels ISR (Investissement socialement responsable) et on peut s’attendre à voir émerger dans les années à venir des labels plus ciblés.


Pour le climat, plusieurs critères de choix sont envisageables.


1 Refuser d’investir dans les entreprises appartenant au secteur des énergies fossiles, et en particulier à l’amont du secteur (extraction et première transformation).


L’idée qui fonde ce critère est simple à comprendre : il faut laisser sous terre 80% des réserves connues d’énergies fossiles, le plus simple est donc de bloquer l’extraction de ces énergies. L’inconvénient d’un tel critère, c’est qu’il ne se préoccupe pas des secteurs consommateurs d’énergie fossile ni des autres GES. Si nous refusons de financer les entreprises extractrices, peut-on financer les compagnies aériennes ou des constructeurs de voitures thermiques ?


2 Investir dans les entreprises en fonction de leurs émissions de gaz à effet de serre plus ou moins importantes.


C’est l’un des critères des investisseurs financiers et gestionnaires d’actifs. Ils évaluent l’empreinte carbone des entreprises composant leur portefeuille puis développent des stratégies : réduire l’empreinte carbone du portefeuille, choisir au sein d’un secteur les entreprises les moins émettrices, ou celles qui progressent le plus etc.


L’avantage de ce critère est de prendre en considération a priori tous les secteurs d’activité dépendant d’énergie fossile ou de GES (par exemple le secteur agroalimentaire qui est en général source indirecte d’émissions de méthane). La démarche qui en résulte est cohérente avec les actions sur la consommation (qui visent à réduire son empreinte carbone dans tous les compartiments de sa vie).


La difficulté d’application de ce critère, c’est qu’il suppose de connaître les émissions de GES des entreprises, or elles ne les communiquent pas toujours, même si en France la réglementation (par l’article 173 de la loi sur la transition énergétique de 2015) oblige les plus grosses à le faire. […]


3. Investir dans une entreprise en fonction de sa contribution à la lutte contre le changement climatique.


Une entreprise qui produit et/ou commercialise des isolants ou des solutions d’efficacité énergétique contribue à la transition énergétique. Son activité permet d’éviter à d’autres des émissions de GES. Là également des méthodes de plus en plus rigoureuses sont développées pour calculer correctement les émissions évitées.


Comment utiliser ces critères ?


Muni de ces critères, il s’agit maintenant de les faire appliquer. Comment ? En choisissant (ou en faisant choisir) des supports qui les appliquent. On peut dès aujourd’hui souscrire à des « obligations vertes » (ou « green-bonds »), dont les fonds souscrits doivent financer des projets verts. On peut souscrire (éventuellement à l’intérieur d’un contrat d’assurance-vie) à des fonds ISR, dont certains garantissent maintenant qu’ils sont « fossil free » ou bas-carbone.


La tentation est forte de douter de ces labels et des appellations employées (les obligations vertes le sont-elles vraiment ? N’est-ce pas du « green washing » ?). Il me semble préférable au contraire, de faire pression, en partant des intentions affichées et des produits et services mis au point, pour que soient améliorées sans cesse les preuves des affirmations faites.


Notre épargne, comme notre consommation, aura du poids sur l’économie si nous sommes exigeants et rigoureux. Mais Rome ne s’est pas faite en un jour et la qualité des labels et des appellations s’affinera toujours plus grâce aux demandes des épargnants.


Alain Grandjean