Formation - 9 septembre 2015

fr - Laudato Si, une lettre adressée à toute l’humanité

A la suite de l’encyclique Pacem in Terris de Jean XXIII, et de la Constitution Gaudium et Spes, du concile Vatican II, l’encyclique Laudato Si est présentée par le Pape François comme un texte qui s’adresse à tous les êtres humains, sans exclusive : il invite chacun à puiser dans ses sources spirituelles pour répondre aux défis de notre demeure commune. Les références aux Ecritures et à la tradition chrétienne sont particulièrement présentes dans l’introduction, au chapitre 2 « l’Evangile de la Création » et au chapitre 6 « Education et spiritualité écologiques ». Tout au long du document, le vocabulaire choisi par François manifeste le désir d’être compris par des personnes d’autres confessions : ainsi, par exemple, est-il davantage question d’action noble, généreuse, orientée par le souci de la dignité humaine que de ‘sainteté’. Dès l’introduction, la dimension œcuménique apparait par la référence appuyée à l’impulsion donnée par le patriarche orthodoxe Bartholomée à une spiritualité écologique. Le Pape mentionne les autres traditions religieuses de façon globale (notamment au chapitre 5 « quelques lignes d’orientation et d’action »). Parmi les thèmes principaux abordés par François, retenons l’insistance sur une conception relationnelle de la personne humaine au sein du cosmos, une invitation à considérer les enjeux de nos sociétés sous l’angle des finalités, de l’éthique en vue d’opérer des transformations structurelles au service de la justice et du bien commun, et un appel à nous convertir et à nous mobiliser joyeusement, chacun pour sa part et ensemble.
Tout est lié

Tout est lié : cette expression revient à de nombreuses reprises dans Laudato Si (70, 91, 92, etc.) : elle invite l’être humain à se situer dans une position où, bien loin d’être le maître et possesseur de la nature, il est au chevet du jardin de la Création. Le Pape défend une anthropologie et une ontologie relationnelles, fondées en Dieu Trinité (240). Il critique l’anthropocentrisme ‘despotique’ (68) ou ‘déviant’ (69) qui nous donne à croire que nos compétences techno-scientifiques nous donnent un pouvoir illimité sur les choses et sur l’avenir du monde. Plus fortement que dans les encycliques de ses prédécesseurs, il affirme clairement que « la fin ultime des autres créatures, ce n’est pas nous » (83). Nous sommes invités à entrer dans une relation de dépendance à l’égard de ce Dieu qui nous a créés, avec toute sa création, par amour (77), et qui nous veut co-responsables de ce monde en mutation, animés par le même mouvement d’autolimitation que celui du Créateur qui s’efface pour laisser l’être humain compléter son œuvre, dans l’inspiration créatrice de l’Esprit (78). Nous sommes appelés à œuvrer en imitant la retenue de Dieu, animés d’une sage prudence : « l’intervention humaine qui vise le développement prudent du créé est la forme la plus adéquate d’en prendre soin, parce qu’elle implique de se considérer comme instrument de Dieu pour aider à faire apparaître les potentialités qu’il a lui-même mises dans les choses : ‘Le Seigneur a créé les plantes médicinales, l’homme avisé ne les méprise pas’ (Si 38, 4) ». (124).
Voir large

Le Pape dénonce les abus de la technoscience et de l’emprise mortifère exercée par l’être humain sur la nature et sur d’autres êtres humains, et l’illusion de modèles économiques et financiers qui feraient fi des dommages pour les personnes et les écosystèmes. Il s’agit de reconnaitre que nos mainmises sur le monde nous rabougrissent et ne favorisent pas un véritable développement social. Nous sommes centrés sur des moyens techniques au lieu de nous préoccuper de la finalité de nos actions. « Nous possédons trop de moyens pour des fins rabougries et rachitiques » (203). Le Pape souligne la créativité nécessaire pour honorer la grandeur de la dignité humaine (192). Ceci passe par l’élaboration de nouveaux modèles économiques durables et solidaires, en refusant de se satisfaire d’initiatives superficielles et de beaux discours sur la responsabilité sociale et environnementale des entreprises (194). Ceci suppose la lutte contre les inégalités matérielles qui devraient susciter notre « exaspération » (90) et notre mobilisation : car nous sommes complices, au moins pour les citoyen(ne)s des pays riches et pollueurs, qui accaparons les richesses qui devraient revenir à d’autres (95). Ainsi sommes-nous convoqués à promouvoir une décroissance de nos modèles de production et de consommation excessifs, fous, dans les régions les plus riches, pour permettre à tous les plus pauvres, au Sud comme au Nord, d’avoir accès à des biens fondamentaux (193). Le Pape ne nomme pas explicitement le capitalisme, mais en désigne les failles par la dénonciation très ferme des impasses de nos modèles financiarisés et dérégulés, prédateurs et court-termistes : « Il ne suffit pas de concilier, en un juste milieu, la protection de la nature et le profit financier, ou la préservation de l’environnement et le progrès. Sur ces questions, les justes milieux retardent seulement un peu l’effondrement. Il s’agit simplement de redéfinir le progrès. Un développement technologique et économique qui ne laisse pas un monde meilleur et une qualité de vie intégralement supérieure ne peut pas être considéré comme un progrès » (194).
Moins est plus

La conversion à laquelle nous sommes appelés est profonde, puisqu’il s’agit de nous défaire de nos habitudes consuméristes, négligentes et insouciantes à l’égard de la nature et de ses habitants, de notre « culture du déchet » (123). Il nous est demandé de promouvoir une « écologie intégrale » (chapitre 3), qui est à la fois sociale et environnementale, culturelle, enracinée dans la vie quotidienne, au service de la justice et du bien commun. La vision partagée d’une telle écologie intégrale peut permettre de mobiliser des énergies collectives, à différentes échelles, pour la mettre en œuvre : François nous invite à nous placer du côté des sans voix, à dénoncer la propension des média et des décideurs à ignorer les situations vécues par les plus démunis (49) ; il nous invite à favoriser des initiatives locales, telles celles qui permettent à des quartiers défavorisés de grandes métropoles de devenir des lieux de salut communautaire ( 149). Il encourage les mouvements populaires et la société civile tout entière à « faire pression » sur les gouvernements et les dirigeants économiques (179, 181, 206), en vue de dépasser le seul souci d’intérêts privés à court terme, et de développer des institutions où soit donnée la place « aux grandes finalités, aux valeurs, à une compréhension humaniste et riche de sens qui donne à chaque société une orientation noble et généreuse » (181).
La recherche de nouveaux styles de vie passe aussi par le sens retrouvé de la célébration, du repos du dimanche, de la contemplation, de la gratuité, le réapprentissage de rythmes plus lents, la sobriété heureuse, la simplicité : « La sobriété, qui est vécue avec liberté et de manière consciente, est libératrice. Ce n’est pas moins de vie, ce n’est pas une basse intensité de vie mais tout le contraire ; car, en réalité ceux qui jouissent plus et vivent mieux chaque miment, sont ceux qui cessent de picorer ici et là en cherchant toujours ce qu’ils n’ont pas, et qui font l’expérience de ce qu’est valoriser chaque personne et chaque chose, en apprenant à entrer en contact et en sachant jouir des choses les plus simples. Ils ont aussi moins de besoins insatisfaits, et sont moins fatigués et moins tourmentés. On peut vivre intensément avec peu, surtout quand on est capable d’apprécier d’autres plaisirs et qu’on trouve satisfaction dans les rencontres fraternelles, dans le service, dans le déploiement de ses charismes, dans la musique et l’art, dans le contact avec la nature, dans la prière. Le bonheur requiert de savoir limiter certains besoins qui nous abrutissent, en nous rendant disponibles aux multiples possibilités qu’offre la vie. »(223).

Cécile Renouard r.a.