Themes - 9 juillet 2017

fr - L’accès de tous à l’énergie est-il un objectif durable compatible avec l’accord de Paris sur le climat ?


Gaël Giraud, Juillet 2017 Jésuite, Économiste en chef de l’Agence Française de Développement, Directeur de recherche CNRS


Extrait d’un article à paraître dans un ouvrage collectif.


L’accès de tous à l’énergie est-il un objectif durable compatible avec l’accord de Paris sur le climat ?


Résumé : L’accès de tous à des services énergétiques fiables et durables est-il compatible avec la poursuite de la croissance du PIB et la lutte contre le réchauffement climatique, ainsi qu’avec les 14 autres objectifs du Développement Durable (ODD) ? Cherchant à répondre à cette question, nous sommes conduits à interroger plus globalement la durabilité (au sens, par exemple, de l’empreinte écologique) des Objectifs eux-mêmes et leur compatibilité réciproque.


Une personne sur cinq sur Terre n’a pas accès à l’électricité moderne aujourd’hui, tandis que 3 milliards de personnes dépendent du bois, du charbon ou des déchets animaux pour la cuisson et le chauffage. Pour y avoir moi-même assisté dans le petit village de Balimba, dans le sud du Tchad, à la fin des années 1990, je peux témoigner que l’accès d’une population à l’électricité constitue un bouleversement anthropologique d’une ampleur telle que, en comparaison, les récentes « révolutions » des techniques de l’information sont d’une portée mineure : la « fée électricité » rend possible, en effet, l’éclairage nocturne grâce auquel les enfants pourront étudier, la permanence d’un moulin qui n’est plus tributaire des approvisionnements en pétrole et sans lequel les femmes sont condamnées à la corvée de piler le mil et le manioc à la main (3 heures par jour), la possibilité de conserver la nourriture dans un réfrigérateur, la construction d’une salle d’opération chirurgicale digne de ce nom dans la région, sans compter la diffusion de la télévision… Il ne fait donc pas l’ombre d’un doute que la visée de l’Objectif 7 est à la fois souhaitable et décisive. Mais les bonnes intentions dont il est l’expression ne peuvent occulter la question : une telle ambition est-elle réalisable au sein de l’Agenda 2030 (ODD), et si oui, à quelles conditions ?


[1] Énergie, croissance et climat : comment les concilier ?


L’impératif climatique (notamment l’ODD 13 ) interdit le recours au charbon — la plus polluante des énergies fossiles — et exige une modification radicale du bouquet énergétique de la planète. En effet, la dissipation humaine d’énergie est responsable d’environ 60 % des émission de gaz à effet de serre et 80 % de l’énergie primaire consommée au niveau mondial est encore d’origine fossile à ce jour. À ce sujet, il n’est pas inutile de rappeler que l’objectif de limitation “well below +2 °C” de l’augmentation de température moyenne à la surface de la planète, adopté par les Nations unies lors de l’accord du Bourget en décembre 2015, est (à juste titre) extrêmement exigeant : les contributions nationales remises par les États-membres au président de la COP 21, M. Laurent Fabius, ne suffisent très probablement pas à atteindre pareil objectif. Au niveau mondial, la tarification carbone nécessaire pour y parvenir est très élevée (de l’ordre de 300 $ la tonne en 2040 ; GIRAUD et al., 2017 ) comparée aux quelques euros contre lesquels elle s’échange aujourd’hui sur le marché européen. L’ouverture du marché des droits à polluer depuis 2005 a d’ailleurs démontré son inefficacité en Europe et, compte tenu du caractère fictionnel des vertus supposées d’un marché décentralisé (KEEN, 2013) , ne peut guère constituer un outil efficace de politique publique. Du moins est-ce l’une des conclusions majeures du rapport rendu public au printemps 2017 par la commission Stern-Stiglitz, lancée à la fois par la ministre Ségolène Royal et la Banque mondiale à l’occasion de la COP 22 de Marrakech, en 2016. Dès lors, le recours à la loi et à des quotas semble indispensable en complément de la mise en place de taxes carbone.


Par ailleurs, quand bien même le pic du pétrole toutes techniques confondues serait atteint dans la prochaine décennie, cela ne suffira pas, malheureusement, à nous contraindre à la sagesse en matière d’émission de gaz à effet de serre : déstocker le pétrole encore disponible via les méthodes d’extraction non conventionnelles (a fortiori liquéfier le charbon) conduira la planète bien au-delà des +2 °C . C’est donc à l’humanité d’apprendre volens nolens la sobriété énergétique. Or, dans la mesure où nous sommes encore aujourd’hui incapables de faire l’expérience d’une croissance du PIB sans augmentation correspondante de la dissipation d’énergie, une telle limitation des flux d’extraction, voulue ou subie, promet de rendre très problématique la poursuite de la « croissance » dont presque tous les pays continuent de faire l’objectif indiscuté de toute politique publique. En effet, dans la plupart des pays de l’OCDE, l’élasticité du PIB à la consommation d’énergie primaire est probablement supérieure à 60 %, contrairement à l’opinion répandue selon laquelle elle plafonnerait en dessous de 10 % (GIRAUD et KAHRAMAN, 2014) . Quant à un découplage absolu et de longue durée entre la croissance du PIB et la consommation d’énergie primaire, il est rigoureusement impossible, sauf à modifier artificiellement le mode d’élaboration statistique du PIB .


En outre, sans une bifurcation rapide de nos sociétés vers des modes de production et de consommation beaucoup moins carbonés, voire sans une trajectoire volontariste qui convergerait vers l’annulation pure et simple des émissions nettes de CO2 autour de 2070 à l’échelle planétaire, nos enfants feront vraisemblablement l’expérience d’un monde au-delà des +2 °C . Compte tenu de la non-linéarité du réchauffement et de l’incertitude qui continue de peser sur la sensibilité du climat à l’augmentation de la concentration de CO2 dans l’atmosphère , un tel dépassement peut nous conduire en quelques décennies à +6 °C, ce qui signifierait tout simplement l’avènement d’un monde hostile à la survie de l’humanité.


Les contraintes géologiques qui pèsent sur l’approvisionnement en énergie fossile et, surtout, l’impératif climatique obligent donc la « communauté internationale » à choisir : les revenus de tous ne pourront pas croître indéfiniment. Une poursuite de la croissance telle qu’elle a été entendue jusqu’à ce jour impliquerait en particulier un doublement des revenus de l’économie mondiale d’ici une génération, compte tenu en particulier de la poussée démographique en Afrique subsaharienne. Un tel doublement n’aura vraisemblablement pas lieu. Soit parce que nous aurons la sagesse d’y renoncer afin de préserver le climat et les écosystèmes de l’unique planète sur laquelle nous vivons, soit parce que les contraintes d’extraction jointes aux dégradations infligées par un dérèglement climatique déjà fortement entamé empêcheront l’économie monde d’y parvenir. L’érosion des sols, la destruction des littoraux par la montée des eaux, la fonte des glaciers de l’Himalaya et des Andes, la réduction des ressources aquifères souterraines surexploitées sont des réalités largement irréversibles avec lesquelles l’humanité devra désormais composer (BROWN, 2007) . Or l’Objectif 8 entend promouvoir une croissance économique soutenue, partagée et durable, le plein emploi productif et un travail décent pour tous. À l’évidence, il ne sera pas possible de concilier les Objectifs 7, 8 et 13 sans abandonner le modèle extractiviste que nous a légué la révolution industrielle ni inventer un nouveau mode de prospérité économique. La question de savoir si ce dernier s’accompagnera d’une croissance durable du PIB, même pour les pays les moins avancés, reste ouverte, sachant que, dans tous les cas de figure, l’Objectif 13 est très probablement incompatible avec la poursuite d’une croissance du PIB pour tous. C’est à cet endroit que le pic du pétrole dans les prochaines décennies, bien qu’il ne suffise pas à nous contraindre à la sobriété, peut nous aider à adopter un style de production et de consommation qui ne dépende pas de la croissance de notre dissipation d’énergie fossile, en particulier pour ce qui concerne le transport.


[2] Le « développement durable » est-il durable ?


La plus ou moins grande proximité des nations à l’achèvement de l’Agenda onusien 2030 s’accompagne, aujourd’hui, d’une pression anthropique insoutenable, comme l’ont montré WACKERNAGEL et al., 2016. Ces auteurs comparent en effet un indice du développement humain (établi à partir des critères de quantification des ODD introduits par l’équipe de Jeffrey Sachs mentionnée plus haut) avec l’empreinte écologique du pays concerné. La capacité de charge moyenne (pays par pays) de la planète en 2012 correspond à une empreinte globale égale à 2. Elle est inférieure à la capacité biologique de la planète en 1961, ce qui ne doit pas surprendre : depuis plusieurs décennies, nous dépassons les limites de ce que nos écosystèmes peuvent fournir de manière reproductible, ce qui accélère la dégradation des écosystèmes et contribue à les rendre encore moins capables de « supporter » l’activité humaine. Un développement humain véritablement « durable » , d’après ces auteurs, devrait conjuguer un IDH supérieur à 8 et une empreinte inférieure à 2, la capacité de charge de la planète. Or aucun pays ne satisfait simultanément à ces deux critères. Et tous les pays qui peuvent s’enorgueillir aujourd’hui d’un IDH élevé ont aussi une empreinte écologique supérieure à la limite tolérable.


Répondre que la prétention de réaliser simultanément l’ensemble des ODD est exorbitante (de sorte que nous pourrions nous contenter d’œuvrer, par exemple, à l’ODD 7 (concernant l’accès à l’énergie) et uniquement pour un nombre restreint de pays) reviendrait à nier une autre prise de conscience forte qui caractérise la décision onusienne de septembre 2015 : celle du caractère systémique des 17 Objectifs. Aux yeux des Nations unies, ils ne sont ni sécables, ni interchangeables et s’imposent de manière universelle au Nord comme au Sud. Ainsi l’accès à l’électricité est-il, on l’a dit, une condition sine qua non pour l’éducation des enfants, et donc pour la réalisation de l’ODD 4 (qui exige l’accès à une éducation de qualité pour tous). De même, il faut le plus souvent une quantité significative d’énergie pour garantir un accès à l’eau potable aux populations résidant dans des zones (de plus en plus nombreuses) où celui-ci n’est pas garanti, de sorte que l’Objectif 6 (consacré à l’eau et l’assainissement) est étroitement associé à l’Objectif 7. De même, Matheus Grasselli et moi-même avons montré que, sur le long terme, l’accroissement des inégalités de revenus et de patrimoine s’accompagne nécessairement d’une moindre croissance, voire d’une décroissance du revenu national (GIRAUD et GRASSELLI, 2017) . Ce qui implique que l’ODD 8 dédié à la croissance économique est inséparable de l’Objectif 10, qui porte sur la réduction des inégalités.


Si, à présent, la hausse de cet indice représentant les ODD ne peut s’obtenir qu’au prix du dépas-sement des limites d’absorption par la planète des dégâts environnementaux provoqués par nos activités, alors cela veut dire que certains de ces ODDs ne sont pas « durables » : quand bien même la « communauté internationale” parviendrait à les mettre en œuvre, ce serait immanquablement au prix d’un dépassement des limites écosystémiques qui se traduirait nécessairement, tôt ou tard, par un « rattrapage » physique susceptible de ruiner l’ensemble de ce généreux programme. Que des pans entiers de l’économie mondiale puissent littéralement s’effondrer dans le demi-siècle qui vient ne doit pas surprendre : dès 1972, l’équipe de Meadows, au MIT, avait anticipé une telle possibilité. La mise à l’épreuve des scenarii de Limits to growth par le physicien australien Graham Turner en 2008 a montré que, hélas, les seules trajectoires compatibles avec le modèle World3 de Meadows et avec l’historique des trente dernières années sont celles qui conduisent à un effondrement dû, soit à l’épuisement des ressources, soit à la saturation des puits d’absorption de notre pollution (MEADOWS et al., 2012 ; TURNER, 2014). Les simulations menées à l’AFD en tenant compte du dérèglement climatique (absent de l’analyse de Meadows) n’ont pu que confirmer ce sombre diagnostic (GIRAUD et al., 2017) .


Faut-il privilégier la croissance du PIB ou la réduction des émissions de gaz à effet de serre ? On comprend que les réponses qui pourront être apportées à ces questions exigent absolument une démarche démocratique. Sans quoi la naïveté des ODD risquerait de se retourner en un catalogue d’intentions louables qui, sous les apparences de la neutralité axiologique, finiraient par dissimuler des choix adoptés sans concertation avec les populations concernées. Après tout, d’où savons-nous que l’Objectif 8 de croissance du PIB est partagé par l’ensemble des populations de la planète ? Qu’elles sont prêtes à en payer le prix très probable en termes de destruction programmée des écosystèmes qui nous maintiennent en vie ? Il y a fort à parier, au contraire, que, si c’est la contrepartie nécessaire pour sécuriser une vie décente pour les générations suivantes, les cultures indigènes andines et amazoniennes tout comme celles d’Afrique subsaharienne ou même la sagesse confucéenne s’accommoderaient fort bien d’une stagnation séculaire en termes de revenus nationaux, voire d’une décroissance, qui effraie tant les « sociétés-de-consommation-à-tout-prix » que sont devenus les mondes occidentaux. Le World Development Report publié par la Banque mondiale en février 2017 reconnaît l’échec partiel des politiques de « good governance » mises en œuvre par les institutions onusiennes de Washington dans les années 1990 avec les meilleures intentions, mais sans réelle concertation avec les populations concernées. Cet aveu tardif devrait servir d’avertissement à l’ensemble de la « communauté internationale ».


Il appartient à une délibération centrée sur des principes qui s’imposent inconditionnellement et à la lumière desquels la place que l’accès à l’énergie doit occuper, à côté des autres Objectifs, peut être discutée. Discussion au terme de laquelle des décisions collectives devront s’imposer par la loi (hard law) tant il est vrai, comme nous l’avons vu, qu’en matière d’énergie, les incitations marchandes et la soft law sont restées à ce jour largement inopérantes.