Information - 5 février 2017

fr - Comment financer des infrastructures durables au Sud ?


L’Objectif De Développement Durable no 9 adopté par les Nations Unies pour la période 2015-2030 consiste à développer un accès universel et équitable à des infrastructures résilientes. C’est un enjeu essentiel pour l’humanité. De quoi s’agit-il ?


Les infrastructures, ce sont des unités de production, souvent couplées à des réseaux de distribution. On peut les regrouper en cinq catégories : la production électrique (centrale à charbon, au gaz ou nucléaire, et réseau de distribution), le pétrole et la pétrochimie (carburants et engrais), les télécommunications, l’eau potable et l’assainissement, et le transport (routier, maritime, aérien et ferroviaire). Une infrastructure est un investissement important, qui se construit en plusieurs années, et qui une fois construite dure plusieurs dizaines d’années. Le monde occidental vit actuellement en majorité sur la base d’un réseau d’infrastructures construites dans les années 1960-1970. Beaucoup de pays émergents manquent crucialement d’infrastructures, en particulier l’Afrique, ou vit la plupart du milliard d’hommes, soit un sur sept, qui n’a pas accès à l’électricité. Pour l’eau, c’est un milliard et demi d’âmes qui n’ont pas accès à l’eau potable.


Les infrastructures ont été la clé du développement industriel. Elles ont permis d’extraire les combustibles fossiles du sol, depuis la découverte du charbon puis du pétrole à la fin du XIX ème siècle. Puis elles ont permis d’utiliser cette énergie pour se nourrir (l’agriculture intensive moderne s’est développée à partir des engrais d’origine pétrolière), puis pour produire, déplacer hommes et choses, construire des villes. 80% de l’énergie que nous utilisons actuellement est d’origine fossile (charbon, pétrole ou gaz).


Il faut beaucoup d’argent pour construire des infrastructures. Dans les pays émergents, les premières infrastructures ont été les réseaux de transport développés par les empires coloniaux, puis pour l’extraction des hydrocarbures, en particulier au Moyen Orient et en Amérique Latine, principalement par des capitaux américains. Le pétrole et ses profits partaient vers le monde développé. Cette tendance ne s’est inversée que partiellement dans les années 70. A cette époque, le Fonds Monétaire International a développé une doctrine de libéralisation et de privatisation dite « Consensus de Washington ». Il a conditionné ses prêts aux pays émergents à des programmes de privatisation. Cela a affaibli les Etats et donc nui au développement d’infrastructures, qui sont une prérogative étatique : ce sont les Etats et eux seuls qui peuvent planifier le développement d’un réseau électrique ou un plan d’urbanisation. D’autre part, les prêts du FMI étaient conditionnés à l’ouverture des frontières des pays aux mouvements de capitaux ; les pays qui exportaient en devises ont eu tendance à investir leurs capitaux en dollars à l’étranger, plutôt qu’à l’intérieur de leurs pays. Seuls certains pays d’Asie du Sud Est (Japon, Corée et Taiwan) ont résisté à ce programme de libéralisation et ont pu s’industrialiser de manière durable : l’Afrique et une partie de l’Amérique Latine se sont maintenues dans une situation de faible développement, et de manque crucial d’infrastructures.


Aider les pays émergents à accéder à une infrastructure durable a toujours été un devoir moral. Mais aujourd’hui, c’est également une nécessité absolue, qui conditionne la survie de l’ensemble de l’humanité. Une urgence majeure est en effet devant nous : celle de diminuer drastiquement la quantité de Gaz à Effet de Serre (GES) que l’humanité envoie chaque année dans l’atmosphère terrestre. Les GES ont déjà réchauffé l’atmosphère terrestre de 1,5°C par rapport à 1850. Au-delà de 2°C, les scientifiques ne répondent plus de rien ; les perturbations sont massives, imprévisibles, car les grands équilibres éco systémiques de la planète, l’acidité et la température de l’océan en particulier, sont modifiés. Les scientifiques les plus sérieux évoquent au-delà de 2°C la possible disparition de conditions de vie hospitalières pour l’espèce humaine sur la Terre. Des économistes, comme Gael Giraud sj, à l’Agence Française de Développement, tentent de modéliser les conséquences des changements physiques sur les données économiques. La bonne nouvelle cependant est que nous connaissons le chemin à prendre pour éviter la catastrophe. Il s’agit d’abord de réduire massivement notre consommation énergétique. C’est possible, sans perte de niveau de vie, et en tenant compte de l’accès au développement du Sud. Au Nord comme au Sud, pour des raisons différentes, le gâchis énergétique est immense. Il faut également remplacer le carburant par l’électricité, et de produire de l’électricité non émettrice de GES (hydroélectrique, nucléaire là où c’est possible, biomasse, solaire et éolien). Nous devons aussi protéger les forêts et les espaces « verts » qui absorbent le carbone. Et abandonner l’agriculture intensive, très émettrice de GES, au profit d’une agriculture de petites parcelles, qui puisse donner à chacun une Terre, un Travail et un Toit. Et qui permettra d’éviter la multiplication de mégalopoles congestionnées et inégalitaires.


Tout ceci concerne les infrastructures. Il y a certes des enjeux dans les pays développés, et en particulier aux Etats Unis, dont l’économie est très émettrice de Co2. Mais les enjeux majeurs se situent dans les pays émergents. Ce sont eux qui ont la plus forte croissance démographique. La population africaine va doubler pour atteindre 2,4 milliards d’habitants, 300 millions de Chinois vont s’urbaniser d’ici 2050. Si ces pays continuent à consommer des énergies fossiles, nous courons à la catastrophe. Contrairement à une idée reçue, le sous-développement peut être très émetteur de GES : le bois de chauffe ou de cuisson est très toxique, les politiques de terres brûlées lors des conflits détruisent des espaces verts, etc…Il est donc urgent d’aider ces pays à investir dans des infrastructures résilientes. L’Afrique recèle un énorme potentiel hydroélectrique et solaire, l’Inde un potentiel solaire. Quant à la Chine, elle a déjà engagé une politique active de décarbonation. L’accès au développement est aussi la seule voie pour permettre à ces pays, qui sont les plus exposés, de résister aux effets du changement climatique.


Le programme d’investissement mondial en infrastructures qui permet de décarboner l’économie a été chiffré et détaillé . Pour le financer, il est nécessaire de mettre en place une taxe sur les émissions de Co2. Tant qu’émettre des GES ne coûte rien, les industriels continuent à en émettre. Il faut aussi lutter contre les fuites de capitaux en dehors des pays du Sud, et renforcer les Etats afin qu’ils puissent mettre en place des politiques d’investissement publiques dans des infrastructures décarbonées. Enfin les banques et institutions financières internationales doivent faire un effort massif et annuler une partie des dettes anciennes des pays du Sud qui bloquent leur accès à de nouveaux crédits. L’accès du Sud à une économie décarbonée est bien évidemment une source d’opportunités d’affaires immenses pour les développeurs industriels du Nord.


Il existe une nouvelle division du travail et des ressources possible dans le monde où chacun aurait sa part. Cette division est beaucoup plus sobre en ressources que celle qui prévaut aujourd’hui, où peu ont trop, et tant pas assez ; c’est une économie de proximité, de respect de la nature dont autrui, c’est celle du buen vivir. C’est la seule qui nous offre une chance en ce monde ; le changement climatique nous oblige à partager ou à périr. Fasse le Ciel que l’intelligence et la volonté l’emportent sur les intérêts étroits et mercantiles qui dirigent le monde sans souci de l’intérêt général et sans respect de la Création – nous n’avons plus beaucoup de temps pour agir.


Mireille Martini


Auteure avec Alain Grandjean de « Financer la Transition Energétique », Prix Marcel Boiteux AEEF 2016, aux Editions de l’Atelier.