Information - 8 septembre 2017

fr - Au Vietnam, l’Église défend les victimes d’une grave pollution


Publié sur La Croix


L’évêque et le clergé du diocèse de Vinh s’engagent depuis six mois aux côtés des pêcheurs et hôteliers de Ky Anh, empêchés de travailler depuis une catastrophe écologique provoquée par les aciéries taïwanaises Formosa.


Un mur de briques long de 10 km, surmonté de barbelés et ponctué de miradors. À l’abri de tous les regards se dresse Formosa Ha Tinh Steel Corporation, un immense complexe sidérurgique construit depuis 2009 par le groupe taïwanais Formosa le long des côtes du district de Ky Anh, dans la partie nord du Vietnam.


« Aucun accès n’est autorisé », soupire le P. Pierre Tran Dinh Lai, curé du nouveau quartier de Ky Anh où ont été installées, ces dernières années, plus de 5 000 familles de pêcheurs expropriées de leurs terres par Formosa.


Des centaines de milliers de poissons retrouvés morts


Le P. Lai est l’un des premiers à avoir été averti, par les pêcheurs de sa paroisse, de la pollution maritime du 6 avril 2016, lors du premier essai des aciéries de Formosa. Les jours suivants, des poissons par centaines de milliers ont été retrouvés morts, non seulement dans la mer et sur les plages, sur 250 km de littoral, mais aussi dans les élevages piscicoles très nombreux dans cette région du Vietnam central. « Nous ne savons pas quelles substances chimiques ont été rejetées à la mer, mais nous savons que le plongeur, envoyé vérifier la conduite d’eaux reliant Formosa à la mer, est mort immédiatement », poursuit le P. Lai.


Depuis le 6 avril, aucun prélèvement ni analyse chimique n’a été autorisé par le gouvernement vietnamien, si bien que les populations ne peuvent qu’émettre des hypothèses pour expliquer ce désastre de grande ampleur. « Sans doute s’agit-il de métaux lourds et de phénols qui n’auraient jamais dû être évacués directement dans la mer », avance Mgr Paul Nguyen Thai Hop, évêque de Vinh.


Lettres ouvertes de Mgr Paul Nguyen Thai Hop, évêque de Vinh.


Mgr Hop a lui-même appris la catastrophe le 20 avril, grâce à la publication sur Facebook d’un article courageux, effacé depuis. « Je me suis rendu sur place peu après et les prêtres du littoral m’ont confirmé les faits », raconte l’évêque de Vinh. Le 27 avril, une première lettre est publiée, au nom de la commission Justice et Paix du diocèse de Vinh, pour demander la création d’une commission d’experts internationaux et l’arrêt momentané des aciéries, ainsi que l’interdiction de vendre des produits de la mer toxiques.


Le 13 mai, dans une seconde lettre ouverte, Mgr Hop, également président de la commission Justice et Paix de la Conférence épiscopale du Vietnam, estime à « deux millions » le nombre de personnes qui se retrouvent sans ressource depuis neuf mois aujourd’hui : pêcheurs et vendeurs de poissons et de crustacés, producteurs de sel, propriétaires de bassins piscicoles, exploitants de restaurants et d’hôtels…


« Heureusement, certaines familles ont des enfants à Saïgon ou à l’étranger qui leur envoient de l’argent », constate l’évêque. Lui-même finance la scolarité des jeunes du diocèse dont les familles n’ont plus de revenus.


Une vingtaine d’habitants des environs de Ky Anh déjà morts. 


Les conséquences sont tragiques également pour l’environnement. « Il faudra des décennies avant que l’écosystème ne soit restauré », souligne Mgr Hop. Une contamination au métal lourd a des conséquences préjudiciables pour la santé humaine, car la faune et la flore marines concentrent ces poisons mortels.


Selon Mgr Hop et le P. Lai, « une vingtaine » d’habitants des environs de Ky Anh seraient déjà morts, après avoir mangé du poisson ou des crustacés provenant de la zone. Mais ils ne peuvent fournir un chiffre précis. « L’accès aux dossiers médicaux des personnes décédées dans les cinq provinces concernées est impossible et il est également interdit de faire des analyses de sang de ces personnes », poursuit l’évêque.


Inertie du gouvernement Vietnamien.


En mai, le religieux assomptionniste Pierre Tran Van Khuê, curé de Phan Thon et aumônier dans les hôpitaux de Vinh, a été appelé en urgence pour donner le sacrement des malades à « un homme souffrant d’indigestion, couvert de boutons. Il avait mangé la veille un homard pêché près de Ky Anh ; il est mort peu après ». Le P. Khuê reste d’autant plus secoué par cet événement que « les autorités et les médias mentent, en répétant qu’il n’y a plus de danger, que l’on peut consommer à nouveau des produits de la mer ».


Face à l’inertie du gouvernement, le diocèse de Vinh a invité une commission parlementaire de Taïwan. En août, celle-ci a pu arriver jusqu’à Ky Anh et y a rencontré les prêtres. À l’invitation de cette délégation parlementaire, un prêtre de Vinh s’est rendu début décembre devant le Parlement de Taïwan pour exposer la situation.


« Les politiques taïwanais sont d’autant plus décidés à nous aider, explique encore l’évêque, que la présidente actuelle est très soucieuse de l’image de Taïwan à l’international et que Formosa a déjà créé des problèmes de pollution dans le passé. »


Une pétition pour obliger Formosa à s’expliquer.


Le diocèse de Vinh se bat aussi sur le plan judiciaire, pour que chaque chômeur forcé soit indemnisé. Le gouvernement commence à distribuer de l’argent aux pêcheurs en difficulté, mais il ne pourra satisfaire deux millions de personnes. De son côté, le diocèse de Vinh a mis sur pied une commission de secours aux victimes pour les cas les plus urgents. Depuis le 1er janvier, chaque prêtre du diocèse de Vinh a commencé à faire signer une pétition transmise par l’Assemblée nationale de Taïwan. Lorsqu’elle sera signée par 150 000 Vietnamiens, le Parlement taïwanais pourra convoquer les dirigeants de Formosa et les obliger à s’expliquer.


Yves Kerihuel, envoyé spécial à Vinh, Ky Anh (Vietnam)


Photo : Manifestation de Vietnamiens à Taïpei (Taïwan), devant le siège de Formosa, le 10 août. / Sam Yeh/AFP