Témoignages - 11 juin 2015

fr - Délivre nous de tout mal et donne la paix à notre temps

Alors que je réfléchis et médite sur les massacres en territoire de Beni, je pense à la vie d’un pasteur afro-américain, un militant non-violent pour la paix et les droits civiques des noirs aux Etats-Unis. Il s’appelle Martin Luther King, mieux connu pour son discours merveilleux « I have a dream » que l’on traduit souvent par « J’ai un rêve ».

Aujourd’hui, plus qu’hier, bien que l’échec de la pensée et la montée d’une nouvelle barbarie nous mettent en face de la banalisation de la vie humaine en territoire de Beni, à l’Est de la République Démocratique du Congo, j’ai tout de même un rêve. Mais devant tant des massacres, faudrait-il rêver ou serait-il impérieux d’agir ? Certes, on peut choisir d’agir mais on ne choisit pas de rêver. Sinon, j’aurais choisi d’agir plutôt que de rêver. Le rêve, cependant, peut avoir une origine. Pour ce qui me concerne, il s’agit d’une histoire récente.

Il était une fois, alors que je lisais calmement et en toute tranquillité un des plus célèbres romans de notre temps, La Peste de Monsieur Albert Camus, je reçus un appel téléphonique qui m’annonçait une bouleversante nouvelle. Un de mes neveux du nom de Grâce, étudiant à l’Université Catholique du Graben (U.C.G. en sigle) me dit : Bonjour oncle ! Le mal nous a visités, des inconnus ont tué ton oncle maternel … ! Le dialogue se poursuivit sous un ton désespéré et dans la suite, le neveu me fit savoir que l’oncle avait été retrouvé mort, décapité dans son champ de manioc. Il ajouta que les massacres de ce genre étaient devenus récurrents dans la contrée et que Dieu, disait-il, semblait avoir oublié son peuple.

Aussitôt, je mis La Peste d’Albert Camus de côté et courus partager l’angoissante nouvelle des massacres à mon Supérieur, le Père Jean-Marie Meso Paluku. Le lendemain, nous eûmes une messe en mémoire de toutes les victimes en priant pour tous ceux qui meurent et pour la conversion des auteurs de ces crimes.

Je fus tellement affecté par la situation de ma région que je souffrais des malheurs des populations condamnées à la peur, aux craintes face à l’approche de la nuit et à l’incertitude permanente du lendemain. Je cherchai en esprit une communion de tendresse dans une passionnante méditation qui suscitait en moi cette prière du Missel Catholique Romain concluant le Notre Père : délivre-nous de tout mal Seigneur et donne la paix à notre temps.

Que d’innocents ! Tués en arme blanche ! Que d’instabilité sécuritaire pour une seule région ! Le territoire de Beni est plongé dans une spirale de chaos, de barbarie qui n’a pas de nom et qui ne fait que révéler la faiblesse de l’Etat Congolais qu’on en revient à le croire un non Etat, un Etat failli et perpétuellement sous-tutelle.
En effet, depuis le génocide de 1994 au Rwanda, la Région de grands lacs n’a guère connu un tel niveau d’holocauste, de guerres successives et interminables de haute intensité à l’instar de ce que vit la Province du Nord-Kivu en général et le territoire de Beni en particulier. Moyennant des fameuses houes appelées ‘‘izouka’’ en kinyarwanda, des congolaises, à partir des bébés de quatre mois jusqu’aux grands mères octogénaires, sont exécutées indistinctement après une série des viols collectifs qu’on ne saurait décrire par respect pour nos mamans.

L’on remarque malheureusement que les crimes commis chez nous sont cyniquement ignorés par notre propre gouvernement, par la communauté internationale... Personne n’ose y voir un génocide systématiquement organisé et le stigmatiser comme tel. Même les médias occidentaux n’en font guère un cas, paradoxalement aux bruits alarmants qu’ils font pour des cas isolés des crimes commis chez eux. On a comme l’impression que des grandes puissances n’ont pas l’intention que la situation s’améliore chez nous, au risque de perdre leur « manne ». Ceci devrait interpeler et amener chaque Kivutien (habitant du Kivu) à discerner et à se poser des questions pour tenter de comprendre ce qui arrive dans le territoire de Beni. Oui, chercher à comprendre pourquoi, pendant autant d’années la Région de l’Est continue à vivre au rythme des massacres sans issue et sans aucun espoir de jugement de bourreaux.

La bonne volonté d’une poignée des Congolais ne suffit pas. En fait, « quand sont ruinées les fondations, que peut faire le juste ? » (Ps 10,3). Aucune tentative civile et politique pour essayer de mettre fin à la sauvagerie n’a abouti malgré la présence de plus de vingt-milles casques bleus sur le théâtre des opérations. Malgré la présence massive des agents de la Monusco sur le sol du Kivu, la situation sécuritaire y reste précaire. Par la suite, nous assistons à un manque de vérité dans le corps politique congolais et ceci amène certains Congolais sans discernement à un manque de patriotisme. Ils se font des complices des agresseurs. C’est ainsi qu’au lieu d’aider les Congolais à sortir de la crise, on leur demande plutôt d’ignorer le drame qu’ils connaissent et de s’accommoder aux caprices de leurs bourreaux pour ainsi essayer de fabriquer, en cohabitation avec eux, une caricature de démocratie.

En territoire de Beni comme partout ailleurs au Congo, les populations veulent simplement de l'eau potable, l'électricité, des hôpitaux et des écoles et par-dessus tout, la paix sur l’ensemble du territoire congolais. Cependant, ni l'Ouganda et le Rwanda qu'on accuse d'agresseurs, ni le gouvernement Congolais n'offre cela en territoire de Beni. Par contre, tous volent, violent et tuent les innocents qu'ils prétendent sécuriser. De quel côté faut-il donc se situer si de part et d’autre l’on se retrouve en face des voleurs, violeurs et des assassins ? A mon avis, la meilleure attitude serait de ne pas se faire des sympathies politiques que ce soit du côté du gouvernement, encore moins du côté des rebelles. Au lieu de prendre position, il vaudrait mieux, comme le suggère le Professeur Kä Mana, se placer au-dessus pour mieux voir les deux côtés, et en-dessous pour mieux les analyser afin de pouvoir découvrir au cœur de la tragédie sanglante en territoire de Beni ce que Honoré Ngbanda appelle stratégie du chaos et du mensonge. Se situer au-dessus ou en dessous permet de voir qu’il existe une vérité qu’on nous cache et qu’on sacrifie sur l’autel du mensonge. Quand saura-t-on que la confiance dans la violence est toujours un déficit d'intelligence et que l’horreur de massacre infligée aux populations est une défaite de la pensée ? Il nous faut des politiciens de vocation et non d’occasion. N’est pas politicien qui veut !

Je rêve qu’un jour ou l'autre, le monde comprendra que la voie de la non violence c’est la voie de la sagesse pour autant qu’elle ouvre à la possibilité de se poser des vraies questions afin d’y apporter des réponses plus ou moins adéquates pouvant conduire à une paix durable.

A voir ce que vivent les Bénitiens (habitants de Beni), il parait à présent clair aux yeux de tous que les gouvernants de mon pays ont perdu la bataille de responsabilité et de compétence. Et maintenant, qui nous roulera la pierre ? Qui nous délivrera ? « Si je sors dans la campagne, voici les victimes du glaive ; si j’entre dans la ville, voici les souffrants de la faim. Même le prêtre, même le prophète qui parcourt le pays, ne comprend pas. (Seigneur) as-tu donc rejeté Juda ? Es-tu pris de dégoût pour Sion ? Pourquoi nous frapper sans remède ? Nous attendions la paix, et rien de bon ! Le temps du remède, et voici l’épouvante ! Seigneur, nous connaissons notre mal, la faute de nos pères : oui, nous avons péché contre toi ! Ne nous méprise pas, à cause de ton nom ; n’humilie pas le trône de ta gloire ! Rappelle-toi, ne romps pas ton alliance avec nous ! » (Jr 14 : 18-21). Mais « délivre-nous de tout mal, Seigneur et donne la paix à notre temps. Par ta miséricorde, libère-nous du péché. Rassure-nous devant les épreuves en cette vie où nous espérons le bonheur que tu promets et l'avènement de Jésus-Christ, notre Seigneur. Car c'est à toi qu'appartiennent le règne, la puissance et la gloire pour les siècles des siècles, amen ! » (Ordo Missae).

Sur ce point, je rêve qu’un matin, sur le mont Ruwenzori, se lèvera un soleil de paix ! Qu’en ce matin-là coulera dans la rivière Semuliki l’histoire honteuse et mémorable des massacres par épée. Je rêve voir revenir en héros les martyrs, victimes de la barbarie meurtrière dont les visages porteront à jamais les marques de la folie de notre temps. Quand ils reviendront, ne nous accuseront-ils pas d’avoir été complices ? Ceci n’est qu’un rêve, pas un songe.

Nairobi, 20 mai 2015
Frère KASEREKA VALYAMUGHENI Alexis, a.a