Information - 11 juin 2015

fr - Un massacre sans nom dans la diocèse de Butembo

Présentation de la situation sécuritaire dans le diocèse de Butembo-Beni
(Nord-Kivu/ RD Congo)

Depuis septembre 2014, la population du diocèse de Butembo-Beni et particulièrement du territoire de Beni est aux prises à un vrai massacre. Les médias en ont parlé mais n’en ont pas répercuté l’ampleur

1. Situation géographique
Ce territoire de Beni est situé à 400 km de Goma, la capitale de la province du Nord-Kivu, et constitue la frontière de la RD Congo d’avec l’Ouganda dans la partie nord-est. Cela fait que cette zone a toujours été un lieu de refuge pendant plus de 30 ans pour beaucoup de militaires ougandais opposés au régime au pouvoir.

2. Une zone très fertile et riche en minerais ainsi qu’en pétrole.
La zone est très connue non seulement pour sa flore et sa faune. Il abrite une partie du parc national de Virunga classé comme un patrimoine mondial, avec encore une partie de forêt vierge, riche en bois rares. On y trouve beaucoup d’espèces animales, des éléphants, crocodiles, okapi, buffles etc. C’est là que se trouve une des sources du fleuve Nil, la rivière Semuliki. C’est à partir de ce territoire que le Mont Rwenzori avec une altitude de 5120 m et une neige perpétuelle domine la région.

Le territoire de Beni c’est aussi un territoire des minerais, notamment de l’or et du diamant. Mais plus encore, du pétrole que l’on a découvert pendant ces 20 dernières années.

Le sol est très fertile. La majorité de la population vit de l’agriculture encore rudimentaire. Depuis une trentaine d’années, la plupart des populations du diocèse de Butembo, y compris celles du Sud voire de Goma ont leurs champs dans cette zone où se déroulent les massacres. Tout y pousse ! Il n’est pas exagéré de dire que le territoire de Beni constitue un véritable grenier, même pour des populations des territoires voisins !

Outre l’agriculture, la zone est connue aussi pour son commerce.

3. Une zone très militarisée depuis une trentaine d’années
Depuis 1986, la zone est très militarisée. Il y a d’abord le fameux groupe armé de l’Allied Democratic Forces/National Army of Libération of Uganda (ADF/NALU). Comme le dit Caritas dans son rapport d’octobre 2014, ce groupe est né de la fusion de groupes armés opposés au Président Ougandais YOWERI KAGUTA MUSEVENI au pouvoir depuis 1986. A l’origine, composé essentiellement des militants du Tabliq (mouvement missionnaire Musulman), aujourd’hui, ce groupe armé étranger dirigé depuis 2007 par Jamil MUKULU (chrétien converti à l’Islam) serait composé d’islamistes, en majorité . Mais il n’y a pas que ces groupes.
Après la mort de l’ancien président rwandais Habyarimana (en 1994) qui a été suivi dans le premier temps par le génocide des tutsis et par la suite par celui des hutus en RD Congo , la région du Nord-Kivu a vu sur le terrain l’armée congolaise, des armées des pays voisins, de groupes armés étrangers et autochtones, tantôt se succéder les uns après les autres, tantôt se combattre, tantôt collaborer : le groupe des ADFL de l’ancien président Kabila, les FDLR (composés essentiellement des hutus rwandais), le RCD, le RCD-Goma, le MLC de Jean-Pierre Bemba, le RCD Nyamwisi, des groupes autochtones dits mai mai, mais aussi les FADRC (forces de l’armée de la République démocratique du Congo, émanation à vrai dire du mixage de tous ces groupes). Tous ces groupes se sont en un moment donné installés dans le territoire de Beni. Et certains de leurs se sont mixés à la population et ont collaboré avec l’autorité locale suivant l’appartenance de celle-ci à tel ou tel groupe.
Signalons enfin la présence de la Monusco, la force de la Mission des Nations Unies au Congo dont on se demande toujours à quoi elle sert, comme cela est bien dit dans ce reportage.

4. Une zone sans paix depuis plus de 30 ans !
Depuis l’arrivée des groupes armés la population de ce territoire n’a jamais vécu en paix. Après la réunification du pays en 2005, l’armée avec l’aide de la Monuc (Monusco) a tenté à plusieurs reprises de déloger les ADF/Nalu mais sans y parvenir. Les conséquences humanitaires ont été énormes : déplacements massifs des populations, abandon de leurs champs, détérioration avancée de l’économie locale, déscolarisation des milliers d’enfants, de centaines de personnes enlevées et tuées. C’est dans ce contexte que nos 3 frères dont nous sommes toujours sans nouvelles, Edmond, Jean-Pierre et Anselme, furent enlevés la nuit du 19 octobre 2013 dans la paroisse de Mbau à 15 km de Beni et à quelques mètres des FADRC et de la base de la Monusco.

5. Un massacre sans nom !
Le calvaire a atteint son sommet, en octobre 2014 quelques mois après la défaite d’un groupe Rebelle du M23 et le début du transfert des FDLR vers la province orientale via le territoire de Beni. Malgré l’annonce médiatique de la fragilisation des ADF/ Nalu par le gouvernement et la présence imposante de la Monusco, entre octobre 2014-février 2015, au moins 400 personnes viennent d’être tuées dans une série d’attaques dans plusieurs villages du territoire de Beni, tout se déroulant la nuit : Mukoko (03 octobre), Linzosisene (05 octobre), Quartier Beni - ville de Beni, (15 octobre), Eringenti, à la frontière avec la provinciale orientale (la nuit du 17 au 18 octobre), Aili et Manzanzaba (la nuit du 6 au 7 décembre), Kididiwe (la nuit du 3 au 4 février).

En janvier 2015, ces massacres se sont étendus dans la partie ouest de la province orientale (dans les environs de Bunia). Les images sont horribles et montrent « l’inhumanité » avec laquelle ces gens sont exécutés. « Les victimes ont été tuées soit par arme à feu, soit par machette (égorger les victimes), soit par hache, soit par coup de pilon sur la tête, soit par des grosses pierres (lapider la victime) . Certains enquêtés ont rapporté que les assaillants ont parfois ligoté certaines victimes parmi lesquelles des couples (époux et épouses ligotés ensemble) avant de les assommer. Il s’agit des pratiques que la population de la contrée (territoires de Beni et de Lubero) ne connait pas dans sa culture » . De fait, sur des images, on voit des crânes fendus à la hache, corps balafrés à la machette avec des déchirures béantes, des femmes enceintes éventrées etc. Certains de ces massacres ont lieu parfois à quelques mètres de la base de FADRC ou de la Monusco . Un carnage sans nom mais dont les médias ne parlent pas assez, ayant leurs objectifs zoomés sur Boko Haram, la Syrie, la Lybie, la méditerranée, l’Isis etc.

6. Qui en sont les auteurs ?
Aussi bien pour le gouvernement congolais que pour la Monusco, ces massacres sont commis par les rebelles ougandais ADF/Nalu. Toutefois, cette thèse commence à être nuancée et d’autres groupes armés dont on cite seulement la langue parlée et jamais les noms commencent à être suspectés, comme l’a reconnu dernièrement un groupe du comité de sécurité des Nations Unies . Dans ce même rapport, ce groupe « constate avec préoccupation qu’à la fin novembre, on ne disposait toujours d’aucune analyse critique et indépendante des activités des ADF et des causes de la violence dans la région de Beni » .

Pour quels motifs, ces massacres sont-ils commis. Je ne voudrais pas entrer dans ce débat. Je suis de l’avis de l’évêque de Butembo-Beni selon lequel seule une enquête internationale indépendante pourra déterminer avec exactitude qui est le vrai l’auteur de ces massacres et quelle en est la visée.

7. Des conséquences humanitaires et écologiques
Comme le rapport de Caritas du mois de février 2015 le décrit bien, cette zone, a été profondément affecté par les conséquences de ces différents conflits armés :
 Déplacements massifs des populations,
 Destruction des infrastructures de base parmi lesquelles les infrastructures scolaires,
 Déscolarisation : depuis octobre 2014, 30 % d’élèves ne vont plus à l’école.
 Pénurie alimentaire et famine, par le fait que la population n’a plus accès à ces champs,
 Effectifs élevés d’orphelins,
 Traumatismes psychologiques chez la plupart des rescapés et des membres des familles des victimes.
 Haine et cohabitation difficile entre les ethnies.
 Une foi « fatiguée »…
 Une montée de l’Islam dans la région et un islam radical !

8. L’Eglise n’en souffre pas moins
Comme nous le savons, l’église de Butembo-Beni est parmi les églises où les vocations religieuses et sacerdotales sont nombreuses en République démocratique du Congo.

L’Eglise, y compris nos frères et sœurs religieuses, est bien présente aux côtés des familles et des personnes éprouvées. Elle les accueille dans ses structures : écoles, dispensaires, églises etc. Elle organise des quêtes pour réconforter les rescapés. A considérer ce que l’Eglise fait sur place, on ne peut que rendre grâce à Dieu pour la compassion dont elle entoure les sinistrés et son engagement auprès de ces derniers.

Mais comme je l’ai dit dans ma lettre d’invitation, l’Eglise n’en subit pas moins les conséquences. Filles et fils de leur peuple, nos sœurs et frères, religieuses et religieux, dans cette zone sont concernés par cette situation et par toutes les conséquences qui en résultent : insécurité, déplacements, faim, traumatismes psychologiques.

L’Eglise certes à travers Caritas et la commission justice et paix se fait le porte-parole de ces sans-voix. Elle mobilise les fidèles à leur apporter réconfort et soutien. Par ailleurs, ces situations ont aidé à rendre plus concrète et plus personnelle la prière. Mais avouons-le, l’un ou l’autre religieux connaît la nuit de sa foi.

Nous sommes toujours sans nouvelles de nos trois religieux assomptionnistes. Plusieurs secteurs et villages ne sont plus visités par les prêtres.
Certains frères et sœurs religieuses ont perdu aussi des membres de famille. Une sœur avec qui nous sommes ici a perdu 7 membres de famille dans un seul massacre.

Nos sœurs et nos frères vivent au rythme de ces conflits. Certains ont abandonné leurs communautés et leurs champs pour chercher « refuge » dans d’autres communautés. Certains souffrent de nervosisme ; d’autres sont devenus peureux et à un moindre coup de bruit ils pensent fuir. Nos frères et sœurs vivent dans le stress. On note de plus en plus chez de religieux et religieuses de maux d’estomac, de maux de cœur, de distraction etc.

De même que les gens dorment sans savoir s’ils vont se réveiller, de la même manière en communauté nos frères et sœurs, notamment les supérieurs des maisons de formation, dorment à moitié réveillée se demandant ce qu’ils ferraient si l’on venait à s’attaquer aux couvents.

D’ici quelques années, nos Congrégations pourront recevoir des vocations parmi les enfants rescapés de ces massacres, qui ont assisté à la mort des leurs ou à toutes ces tragédies. La vie communautaire pourra en être marquée positivement ou négativement. Il faut en anticiper les conséquences.

9. Que faire ?
Si nous avons souhaité cette réunion, c’est parce que nous nous sommes sentis incapables d’y répondre. Nous sommes cependant convaincus qu’ensemble nous pouvons arriver à dégager des pistes et des voies de sortie.
En préparant ce mot, deux appels du pape François et une scène d’un Evangile me venaient en tête. Pour terminer, permettez-moi de vous les partager :

1. D’abord les deux appels :
J’attends que « vous réveilliez le monde », parce que la note qui caractérise la vie consacrée.

est la prophétie. Comme je l’ai dit aux Supérieurs Généraux « la radicalité évangélique ne revient pas seulement aux religieux : elle est demandée à tous. Mais les religieux suivent le Seigneur d’une manière spéciale, de manière prophétique ». Voilà la priorité qui est à présent réclamée : « être des prophètes qui témoignent comment Jésus a vécu sur cette terre… Jamais un religieux ne doit renoncer à la prophétie » (29 novembre 2013).

Le prophète reçoit de Dieu la capacité de scruter l’histoire dans laquelle il vit, et d’interpréter les événements : il est comme une sentinelle qui veille durant la nuit et sait quand arrive l’aurore (cf. Is 21, 11-12). Il connait Dieu et il connait les hommes et les femmes, ses frères et soeurs. Il est capable de discernement et aussi de dénoncer le mal du péché et les injustices, parce qu’il est libre ; il ne doit répondre à d’autre maître que Dieu, il n’a pas d’autres intérêts que ceux de Dieu. Le prophète se tient habituellement du côté des pauvres et des sans défense, parce que Dieu lui même est de leur côté.
………….
J’attends, de plus, que grandisse la communion entre les membres des divers Instituts. Cette Année ne pourrait-elle pas être l’occasion de sortir avec plus de courage des frontières de son propre Institut, pour élaborer ensemble, au niveau local et global, des projets communs de formation, d’évangélisation, d’interventions sociales ? De cette manière, un réel témoignage prophétique pourra être offert plus efficacement. La communion et la rencontre entre les différents charismes et vocations est un chemin d’espérance. Personne ne construit l’avenir en s’isolant, ni seulement avec ses propres forces, mais en se reconnaissant dans la vérité d’une communion qui s’ouvre toujours à la rencontre, au dialogue, à l’écoute, à l’aide réciproque, et nous préserve de la maladie de l’autoréférentialité.

2. Et une scène de l’Evangile, celle de Jésus qui ne peut se retenir de pleurer en voyant Marie et la foule pleurer la mort de Lazare en Jn 11, 1-43 !
En distance, Jésus ne pouvait pleurer. Il a fallu qu’il soit là, devant Lazare mort, pour pleurer et agir !

Je vous remercie.

Père Emmanuel Kahindo Kihugho
Assomptionniste
Vicaire général