Themes - 17 novembre 2014

fr - Les frontières imposées

Les frontières imposées au sortir de la Première Guerre mondiale : une inconséquence politique majeure.

Il y a un siècle débutait ce que les historiens appelleront la Grande Guerre. Cette catastrophe européenne qui a vu le Vieux Continent s’effondrer constitue le premier pas vers la constitution du monde contemporain. Le conflit mondial de 1914-1918 marque donc un tournant décisif à plusieurs points de vue. Il est tout d’abord d’une ampleur jamais atteinte, mais il est aussi et surtout le premier jet de la constitution des frontières actuelles de l’Europe. Il convient donc de s’interroger sur les conséquences provoquées par le nouveau découpage des limites entre les États européens. Il apparaît toutefois qu’une nécessaire mise en perspective s’impose avant de rentrer dans le détail des incidences que les nouvelles frontières ont causées ou pourront causer à l’avenir.

À quoi ressemble alors l’Europe avant le conflit mondial ? C’est tout d’abord le foyer central du développement économique et politique depuis le XVème siècle et, depuis la Révolution industrielle, c’est la partie du monde la plus prospère. Quatre pays dominent à ce moment l’Europe : l’Angleterre, la France, l’Empire Allemand et l’Empire d’Autriche-Hongrie ; la Russie y joue aussi un rôle important. La guerre, lourde de conséquences, porte déjà en elle les germes de la nouvelle carte.
 
En effet, la tournure du conflit sur les quatre longues années annonce déjà la montée en puissance des États-Unis, et l’éclatement des Empires centraux porte en lui-même les signes d’une nouveauté totale dans la composition de l’Europe de l’est. Le conflit a mis en valeurs la complexité des régions de l’Europe Centrale. Les territoires sont multi-ethniques, multi-religieux et connaissent de fortes disparités de langue. Ces créations ne tenaient en réalité que par la puissance des empires et de leurs princes. La dureté de la guerre a causé une implosion d’un système bien imparfait, aux multiples zones de tensions et de fractures, mais qui avait le mérité de créer une certaine unité chez les peuples disséminés dans un vaste territoire commun.
Bien que la saignée humaine (les pertes s’élèvent à environ 18,6 millions de morts) touche en majorité (60%) la France, l’Allemagne et la Russie, les problèmes liés aux territoires touchent la totalité des États ayant été plongés dans le conflit. De l’obstination des vainqueurs accouchent des solutions humiliantes. Les traités et conférences de paix, à sens unique, sans concertations ni négociations ne résolvent pas les problèmes nationalistes qui avaient conduits à la Guerre. La naissance de la nouvelle Europe prépare de futurs problèmes alors même que son but affiché est de ne plus jamais retomber dans un conflit fratricide de telle ampleur. « La der des ders », le « plus jamais ça » sont de belles paroles, des intentions louables que la réalité des décisions prises contredit.
 
L’Europe ne peut pas être plus stable qu’avant-guerre. Regardons de plus près les bouleversements territoriaux. Ce sont quatre empires qui se sont effondrés (empires allemand, russe, austro-hongrois et ottoman) et malgré l’initiative fortement influencée par les États-Unis du Président Wilson de créer une « Société des Nations », l’enthousiasme ne gagne pas les populations. Outre une amende exorbitante, la démilitarisation et le contrôle de ses colonies, le Traité de Versailles ampute l’Allemagne de l’Alsace-Lorraine au profit de la France et Eupen et Malmédy au profit de la Belgique portant de ce côté-là les germes d’une revanche. A l’est, l’Allemagne perd la Posnanie, une partie de la Prusse Orientale et de la Haute-Silésie et son intégrité territoriale sur le couloir de Dantzig. C’est au final 1/7 du territoire de l’ancien Empire Allemand qui disparaît.
 
La Russie devenue communiste perd les territoires que lui cédait le Traité de Brest-Litovsk entraînant l’indépendance de la Finlande et des pays baltes tandis que la Pologne est agrandie de certains territoires conquis par les empires russes, prussiens et autrichiens. Encore une fois, comme pour l’Allemagne, il est frappant de constater que ce sont ces mêmes entités territoriales qui seront au cœur des revendications en 1939-1945.
 
L’Empire Ottoman lui aussi ne connaît pas le découpage initialement prévu par le Traité de Sèvres et se retrouve réduit à l’actuelle Turquie par le traité de Lausanne tandis que la Syrie et l’Irak deviennent des mandats britanniques et français. Les vainqueurs imposent encore une fois leur vision unilatérale.Le Moyen-Orient se retrouve morcelé en une multitude de petits états plus ou moins sous tutelle française ou britannique, contredisant le rêve d’une nation arabe unifiée.
Quant à l’Empire Austro-hongrois, le plus complexe de tous, il est dynamité. Son écroulement et le peu de lisibilité affichée prépare la poudrière balkanique. Les traités de Saint-Germain-en-Laye, Trianon, Neuilly, ne contribuent pas à la constitution de sociétés politiques stables pour les années à venir. C’est la naissance de l’Autriche, de la Hongrie, de la Tchécoslovaquie, du Royaume de Monténégro et du Royaume des Serbes, Croates et Slovènes (future Yougoslavie). La création de grands ensembles disparates sans pouvoir central préfigure la catastrophe. Ces derniers ne sont pas viables pour les peuples les composant et se révèlent être encore aujourd’hui des foyers de tensions communautaires très fortes.
 
Ainsi, le redécoupage des frontières après la Guerre se solde par un double échec. Premièrement, il ne résout pas les problèmes qui avaient causés le conflit. En second lieu, il prépare de nouveaux conflits, humiliant les différents vaincus et complexifiant les fractures de l’Europe Orientale en créant des États multiculturels sans aucun pouvoir canalisant les disparités. La Deuxième Guerre Mondiale découle naturellement de ces problèmes territoriaux et prouve la fragilité d’un Traité de Paix bâti sur des frontières artificielles, relatives à des jeux d’intérêt plutôt qu’à des volontés collectives de vivre ensemble. De plus il est nécessaire de souligner que loin d’être terminées, les tensions entre les peuples d’Europe de l’Est se poursuivent encore à l’époque actuelle (tensions entre Serbes et Albanais au Kosovo, guerre en Ukraine) et que les problèmes de frontières restent pour ces derniers des enjeux géopolitiques majeurs...
 
Adrien Renouard, 
étudiant en master de journalisme