Divers - 17 novembre 2014

fr - Construire la Paix

Comment les sœurs ont vécu la 1ère guerre mondiale

(ou : Patriotisme et désir de Paix) 

Fondées à Paris en 1839 par Anne-Eugénie Milleret (1817-1898), sainte Marie-Eugénie de Jésus – les Religieuses de l’Assomption se trouvent en 1914 en plusieurs pays au-delà des frontières françaises (Angleterre, Espagne, Italie, Nicaragua, Philippines, Salvador). En outre, après la mort de la fondatrice, les lois de la 3ème République touchant les Congrégations religieuses, puis la dissolution de la dite Congrégation et les expulsions de France ont été l’occasion de deux fondations en Belgique, puis une au Danemark, une aux Canaries et une au Brésil.

La Maison-Mère a été transférée en Belgique, dans la province de Liège, à l’abbaye du Val Notre-Dame. À Paris subsistent une résidence de dames et un établissement scolaire qui continue grâce aux parents et aux anciennes élèves. La présence d’une sœur en chacun de ces lieux assurera, dans la mesure du possible, une certaine relation avec la Belgique.

La Supérieure générale qui a succédé à la fondatrice est Écossaise, mère Marie-Célestine – Francis Mac Donnell of Keppock ; son Assistante est Française, l’Économe générale est Espagnole, le Noviciat est international à l’image de la Communauté et de la Congrégation. Cent-dix personnes habitent l’abbaye.

C’est à partir des Annales et des Circulaires de ce lieu que nous pouvons suivre les évènements des quatre années de conflit et la façon dont ils ont été vécus.

***********

2 août 1914

Après trois jours d’incertitudes et d’angoisse, nous apprenons que la guerre est déclarée entre la France et l’Allemagne. Depuis 48 h, toute l’Europe est mobilisée et les évènements se précipitent avec une rapidité vertigineuse - une conflagration universelle semble se préparer. Les armées allemandes violeront-elles la neutralité belge pour entrer plus facilement en France ? Après le Conseil des ministres, la mobilisation a immédiatement commencé.

 

Après le refus de l’ultimatum envoyé au Roi des Belges par l’Empereur d’Allemagne : 

Ou dissoudre les troupes ou la guerre, et le refus le plus catégorique expédié à Berlin, la frontière belge est franchie et c’est l’attaque de Liège et de ses forts.

 

Déjà les nouvelles des premiers engagements militaires, les craintes pour les hommes sous les drapeaux, les angoisses pour le pays, la perspective des restrictions alimentaires, celle de l’absence de communications au-delà des frontières.

Puis vient la réquisition des bestiaux, les fermes dépouillées de leurs animaux, les voitures arrêtées en pleine route et l’ordre de livrer le cheval. La misère des pauvres se fait plus grande, les bras manquent pour le travail industriel et les bonnes volontés sont inactives faute de maîtres pour les employer ou les payer.

La Supérieure offre ses secours et vingt-cinq familles lui sont envoyées : le pain n’est jamais refusé, les fruits du verger sont partagés et les layettes confectionnées pour les enfants.

Des postes de soldats du pays occupent les alentours et à leur demande, ils sont restaurés à l’abbaye et gratifiés de médailles reçues avec joie. Cette invasion pacifique durera plusieurs jours.

La solidarité ne faiblit pas.

Dès les premiers jours, l’abbaye est proposée comme ambulance pour les blessés et officiellement inscrite à la Croix Rouge dont le drapeau flotte sur le toit et la façade.

Puis ce sont les officiers allemands qui demandent des chambres d’hôtellerie. Le Colonel désire que ses soldats catholiques puissent participer à une célébration religieuse.

Parfois un peu d’humour se mêle à l’angoisse. Nous avons été réveillées à minuit par des détonations. Il paraît qu’on fait sauter les ponts de Huy. Chose étrange ! Chaque fois qu’un bruit analogue se produit la nuit, ce sont les ponts de Huy qui sautent… Comme ils sont maintenant séparés en deux tronçons, il y a peut-être quelque espoir qu’ils ne sautent pas la nuit prochaine !

 

***********

Le drapeau espagnol protège le Val. Depuis longtemps des relations familiales et internationales existent avec la Congrégation.

Les semaines passent et aussi les mois et les années. Une réunion internationale prévue pour 1916 est remise à l’année suivante, mais elle n’aura pas lieu. En ce temps de bouleversement universel, impossible de franchir les frontières. Cependant les jeunes sœurs du Noviciat vont être envoyées dans le Sud-est de la France. Elles arriveront à destination après un voyage épique à travers l’Allemagne et la Suisse, grâce à l’aide de personnalités amies du Brésil et de l’Espagne. Et on essaie difficilement d’obtenir des passeports pour quelques situations particulières, dont celle de la Supérieure générale, appelée à se rendre hors de la Belgique. Les nouvelles de France sont extrêmement rares.

 

À l’intérieur des frontières, le regard reste ouvert à l’universel.

Au début de 1917 :

La saison est partout anormalement rigoureuse et de tous les coins du monde, des Philippines, du Brésil, de l’Amérique Centrale, du Danemark, arrivent les mêmes plaintes sur la cherté de la vie et sur les difficultés de l’existence, créées par cette terrible guerre. C’est aux Canaries que l’on souffre le plus ; toute exportation étant supprimée, la famine menace les îles.

Mais l’espoir demeure, avec la prière pour la paix.

L’avenir est incertain, le présent bien triste, mais la divine Providence veille sur nous. Ce printemps nous prépare sans doute quelques grandes souffrances. Nos prières et nos sacrifices doivent être en lien avec les immenses besoins de l’humanité souffrante… Puissions-nous obtenir de Dieu des trésors de pardon et de paix pour notre pauvre terre.

 

Cette année 1917 est marquée par l’accueil de sœurs d’autres Congrégations, évacuées de leurs maisons belges ou des provinces françaises, les unes avec de vieilles femmes qu’elles hospitalisaient ou des orphelines recueillies, les autres venues d’une ville proche, au terme d’un voyage de 4 h ½ du matin à 9 h du soir.

À des personnes isolées, sont envoyés du pain, de la soupe, des légumes quand il y en a…

De tous pays viennent des sujets de soucis et de préoccupation : crise intérieure en Espagne, zeppelins et avions semant la mort et les ruines en Angleterre, incursions aériennes sur Paris.

 

Dans les bouleversements de l’heure actuelle, une belle note de la Supérieure générale sur la question de la nationalité au cœur de l’internationalité.

Je vous ai parlé du danger qui pourrait venir à nous de la question de nationalité. Je sais que vous y avez fait grande attention. Mais, en voyant cette question devenir si brûlante chez d’autres et causant un si grand mal là où l’union devrait régner, je reviens sur cette pensée pour que, chez nous, nous gardions toujours l’esprit si large et si bienveillant de notre Fondatrice vis-à-vis de toutes les nationalités. L’amour de la Patrie est un sentiment sacré que Dieu lui-même a mis au fond du cœur de ses enfants. Chacune aime sa Patrie, par-dessus les autres, c’est juste que chacune respecte ce même sentiment chez les autres et n’aspire pas à faire partager ses préférences pour la sienne, ni à la faire valoir au détriment des autres. Ne blessez jamais chez les autres le sentiment que vous trouvez sacré chez vous. La grande chose est d’éviter en ce moment les discussions qui ne peuvent être entamées avec calme tant que les questions restent brûlantes. (29 août 1917) 

Parfois quelques échos d’ailleurs.

Du Sud de la France, sur le passage des trains qui apportent à l’Italie des soldats anglais pleins d’enthousiasme, persuadés qu’ils vont à la victoire dans le pays du rêve et du soleil.

À San Dalmazzo, à la frontière, où la communauté de Cannes est réfugiée, ce sont les Français qui passent par milliers pendant plus de quinze jours. Les sœurs mettent à la disposition du Commandant d’étape, les dépendances de la maison, l’aumônerie et un autre bâtiment pour environ 150 hommes. Leur politesse et leur reconnaissance font l’admiration, ajoutée à celle que suscitent leur obéissance et leur abnégation. Les aumôniers parlent avec admiration de leurs soldats ; ceux-ci vantent l’abnégation de leurs aumôniers… Le Père les a vus obéir sans hésiter à des ordres contradictoires qui les menaient à la mort certaine. 

***********

Début 1918, certains réfugiés peuvent regagner la France mais le voyage sera difficile 

Enfin le 11 novembre, c’est la signature de l’armistice. 

Nos maux ne sont pas complètement finis, mais quel immense soulagement de savoir que cette lutte horrible a pris fin. Il semble que l‘on ait enlevé le poids énorme qui nous étouffait depuis 4 ans ½ ; cependant ce n’est pas la joie complète. Nous savons trop peu de choses, il y a encore tant d’incertitudes douloureuses relatives à la fin des combats, tant de craintes de toutes espèces. 

C’est ensuite le reflux des troupes allemandes, une grande confusion de gens, de bêtes, de chariots, de canons et la nécessité de loger les troupes dans la partie de l’hôtellerie que les derniers occupants quittent le 21 novembre. Ensuite 200 Écossais de la Croix Rouge passent une nuit et remercient par une gracieuse aubade et même la Marseillaise ! puis environ 200 Anglais qui font aussi partie de l’ambulance. Ceux qui ont été logés donnent l’adresse à d’autres et l’hôtellerie devient une caserne ; les sonneries de clairon se mêlent au bruit des cloches pour animer la campagne ou réveiller ceux qui dorment… À la chapelle la sœur organiste joue pour les soldats des mélodies de leur pays.

Bientôt on dit que 1.000 Anglais vont arriver dans les fermes et à l’abbaye. L’hôtellerie ne désemplit pas. Quant au régime du ravitaillement, il continuera encore pendant plusieurs mois : il faut du temps pour réparer les ruines accumulées. 

L’année 1919 s’ouvre pour les sœurs par un concert de musique écossaise : 32 musiciens en costume des highlanders, évoluant dans toute la longueur de la cour. Il n’y avait malheureusement pas de thé à leur offrir… Un second concert aura lieu en mars de la part des Canadiens, avant leur départ.

Peu à peu le courrier pourra à nouveau être échangé et les frontières traversées.

En juin, avec joie et émotion, le Noviciat réintègre la Maison-Mère. De nouveaux projets se font jour, dont une fondation à Colmar, dans l’Alsace redevenue française, et au-delà des mers, en Amérique du Nord. 

*********** 

1914-1919 

Pour les sœurs dont nous avons évoqué la vie, le plus grand désir était celui de la Paix, non par souci de tranquillité, mais pour le bonheur de tous.

Leur prière constante la demandait à Dieu et à la Vierge Marie, protectrice de l’abbaye, et leur action tendait à l’établir autour d’elles. Leur amour de la Patrie, dans une Congrégation internationale, leur faisait ressentir douloureusement la souffrance des hostilités. Peurs et joies, inquiétudes et espoirs étaient portés avec leur entourage et ceux qui frappaient à leur porte. La maison était ouverte à l’accueil et le partage était de règle, avec le respect du sens patriotique de l’autre.

Malgré le manque d’informations souvent déploré et la difficulté de passer les frontières, les cahiers remplis d’articles de journaux et les notations au jour le jour témoignent du souci d’être en lien avec le monde meurtri par la guerre.

Être artisans de Paix,

là où elles se trouvaient,

ce fut à coup sûr un idéal sans cesse poursuivi par les sœurs comme par tant d’autres personnes, inconnues de la grande Histoire.

Sœur Thérèse-Maylis Toujouse

Paris – Novembre 2014 

Construire la Paix :