Information - 15 mai 2014

fr - L’éthique de la poubelle

Un des immenses défis des années et décennies qui viennent est lié aux déchets générés par une humanité en expansion démographique – nous sommes 7 milliards d’habitants et serons près de 10 milliards en 2050 - et surtout par un modèle économique fondé sur une culture du gaspillage.
Les lignes qui suivent sont une modeste tentative pour prendre la mesure du problème afin de voir quels sont les moyens envisagés pour transmettre une planète viable et vivable aux générations futures : quelle "éthique de la poubelle" promouvoir ?

Le diagnostic

Une surproduction insoutenable de déchets polluants

Un ‘sixième continent’ s’est constitué à partir des déchets plastiques déversés dans l’océan pacifique, sur trois millions et demi de kilomètres carrés (un tiers de la superficie de l’Europe)… On assiste à une inflation, depuis le milieu du 20ème siècle, de la production d’emballages, de carcasses de voitures et de parcs d’ordinateurs et autres objets usagés liés aux TIC (technologies de l’information et de la communication). En France, en 2009, 800 millions de tonnes de matières ont été consommées par l’économie française. Et 140 millions de tonnes de déchets ménagers et industriels ont été produites… Tous ces symboles de nos sociétés de consommation se heurtent aujourd’hui aux limites de nos capacités de stockage, aux dégradations environnementales et à l’épuisement de nos ressources, notamment minérales1 et énergétiques.
Il faut distinguer les problèmes posés par les déchets organiques, biodégradables et le plus souvent non toxiques, et les déchets non organiques, plus ou moins réutilisables, recyclables et dangereux. Cette distinction est toutefois sujette à caution si l’on met l’accent sur le changement climatique : la consommation animale et laitière est source d’émissions de méthane qui est un des gaz à effets de serre les plus polluants, et est donc indirectement destructrice pour la planète.

Un business aux effets contrastés pour les plus pauvres, aujourd’hui

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Mexique - San Luis Rio Colorado

Les pays les plus pauvres et les populations les plus pauvres font davantage les frais des comportements cyniques des pays du Nord et des entreprises sans foi ni loi. Un exemple récent fut celui du déversement par un navire grec d’un mélange de produits pétroliers et de substances chimiques toxiques (accueillis moyennant finances par le gouvernement ivoirien) dans dix sites près d’Abidjan en 2006, sans que des normes de sécurité suffisantes ne soient mises en œuvre ; conséquence : des morts et des milliers d’hospitalisations. Autre exemple, une étude réalisée aux Etats Unis montre que les déchets sont situés dans les zones socialement les plus défavorisées. Selon David Harvey2, "un des meilleurs prédicteurs de la localisation des déchets toxiques aux Etats Unis est la concentration géographique de gens de bas revenu et de couleur."
Les déchets sont devenus un immense business qui fait des gagnants et des perdants, et qui donne de quoi survivre ou vivre – même très pauvrement - à des millions de personnes à travers le monde. Nous avons à l’esprit les chiffonniers du Caire, ou les immenses décharges de pays en développement. Le premier maillon dans la chaine du recyclage sont des personnes qui vivent de cette activité informelle certes sale et pénible mais parfois plus rémunératrice que d’autres métiers comme la vente ambulante dans la rue3. Comment assurer une meilleure répartition de la chaine de valeur pour éviter que certains soient exploités par des intermédiaires sans scrupules, et surtout pour améliorer l’accès de tous à la santé et à l’éducation ? Certains pays ont mis en place des systèmes de gestion des déchets (de la collecte à la transformation) non seulement par des compagnies publiques ou privées mais aussi par des coopératives issues du secteur informel, qui permettent aux chiffonniers d’être davantage impliqués dans les décisions et la gestion commune ; d’autres comme l’Indonésie depuis 2008 veulent obliger les industriels à assumer la responsabilité des déchets qu’ils engendrent. Une des questions cruciales, quel que soit le modèle juridique, est la place faite aux innovations technologiques et la réflexion sur l’équilibre entre les meilleurs conditions de travail et la diminution du nombre d’emplois liée à la mécanisation. Dès lors, une dimension essentielle des stratégies mises en œuvre est la capacité à développer une vision intégrative et collaborative, qui associe les pouvoirs publics, les entreprises, les associations et les personnes concernées en vue de systèmes créateurs d’emplois de qualité et aussi stables que possible.

Le cas particulier des déchets nucléaires pour les générations futures

La question de la responsabilité vis-à-vis des générations futures est également posée par les déchets ultra-dangereux comme les déchets nucléaires, vis-à-vis desquels les politiques publiques n’ont aucune solution parfaitement fiable au long cours.
Prenons le cas de la France, emblématique des enjeux puisque 75% de la production d’électricité est d’origine nucléaire. Les déchets sont de différents ordres, liés aux différentes phases de l’activité : mines d’uranium (hors de France maintenant), usines de traitement, usines d’enrichissement, réacteurs nucléaires où se fait la transformation de l’uranium enrichi en chaleur et électricité et produits radioactifs très dangereux (ces derniers sont, aux dires des spécialistes, un million de fois plus dangereux que ce qu’on a mis dans la machine). Les déchets radioactifs (combustibles irradiés) sont divers : en France on sépare l’uranium, le plutonium et d’autres éléments, pour obtenir un énorme éventail de déchets radioactifs et de matières nucléaires : l’uranium de retraitement peut être réutilisé, le plutonium aussi pour faire du combustible mox.
Les lois françaises de 1991 et 2006 ont décidé la construction d’un laboratoire en Champagne Ardenne, dans un site argileux, destiné à déposer à grande profondeur les déchets nucléaires. Pendant cent ans, le site souterrain doit être construit afin d’y enfouir les déchets de différentes natures (10 000 m3 dits de haute activité et 70 000 m3 dits de moyenne activité).
L’analyse faite par des spécialistes de cette industrie conduit à indiquer plusieurs types de problèmes : tout d’abord, il existe des risques d’accident de ce chantier de cent ans, puisque les produits radioactifs contiennent de l’hydrogène qui peut s’échapper, exploser et flamber ; pour minimiser ces dangers, une ventilation très puissante doit fonctionner pendant un siècle… De plus d’autres problèmes techniques peuvent se poser, comme des intrusions d’eau liées à des fissures.
Une discussion éthique et politique est nécessaire : que penser de déchets qui devraient rester sous terre pendant 100 000 ans, pour éviter tout risque de contamination ? On impose cela aux générations futures. Un enjeu supplémentaire est lié à la probabilité que, si cette solution est adoptée en France, elle soit adoptée dans d’autres pays, dans des territoires soumis à de forts risques sismiques, par exemple ; la reproductibilité de la solution constitue à elle seule un problème majeur.

Les causes

Le capitalisme comme culture du gaspillage

Par nature, le capitalisme qui est appuyé sur l’accumulation indéfinie du capital de façon à produire des richesses liées à l’assouvissement de besoins qu’il contribue à créer, est une culture du gaspillage. Comme le montre bien le penseur de l’écologie politique André Gorz, la racine du mal est liée à la désolidarisation entre, d’un côté, le processus de production et, de l’autre, les personnes et équilibres naturels qui concourent à la production.

"En éliminant le pouvoir des producteurs directs dans et sur la production, le capital a finalement pu émanciper la production vis-à-vis des besoins ressentis et sélectionner ou créer les besoins, ainsi que la manière de les satisfaire, en fonction du critère de la plus grande rentabilité. La production est ainsi devenue, avant tout, un moyen pour le capital de s’accroître ; elle est avant tout au service des « besoins » du capital et ce n’est que dans la mesure où le capital a besoin de consommateurs pour ses produits que la production est aussi au service de besoins humains. Ces besoins, toutefois, ne sont plus des besoins ou des désirs « naturels », spontanément éprouvés, ce sont des besoins et des désirs produits en fonction des besoins de rentabilité du capital. Le capital se sert des besoins qu’il sert en vue de son propre accroissement, lequel demande en retour la croissance des besoins. Le modèle de consommation du capitalisme développé résulte ainsi de l’exigence propre au capital de créer le plus grand nombre possible de besoins et de les satisfaire par le plus grand flux possible de marchandises. La recherche de l’efficacité maximale dans la mise en valeur du capital exige ainsi l’inefficacité maximale dans la couverture des besoins : le gaspillage maximum."4

La finalité est indépendante des moyens utilisés, et ceux-ci ont à répondre aux exigences d’objectifs quantitatifs toujours croissants.

Des déchets matériels aux déchets humains

Le consumérisme conduit à un gaspillage effréné, manifesté par les techniques de production dites ‘d’obsolescence programmée’ : il s’agit de produire des objets destinés à être jetés et remplacés, le plus rapidement possible, pour entrer dans le cercle de l’achat du dernier objet à la mode et surtout pour continuer à soutenir une croissance devenue le dogme de nos existences collectives. Ainsi en 2010, un Français achetait six fois plus d’équipement électrique et électronique qu’en 1990. La durée de vie moyenne des appareils électroménagers est aujourd’hui en moyenne de 6 à 8 ans alors qu’auparavant elle était de 10 à 12 ans.5
Ceci a aussi pour effet de légitimer le recours à des personnes comme moyens de production, voire à les traiter selon le modèle des déchets matériels : on utilise les bras et ressources humaines dans la mesure où ils servent ces objectifs de croissance, sans se soucier des conditions de travail, de salaire et de vie des moins qualifiés ; le drame des ateliers de Savar au Bangladesh de mai 2013 – où on péri 1200 personnes victimes de mauvaises conditions de travail - n’a malheureusement pas permis de tirer toutes les leçons de nos comportements irresponsables : les entreprises occidentales qui font fabriquer les vêtements que nous achetons à bas coût dans nos grands magasins n’ont pas forcément pris les moyens de vérifier que les sous-traitants respectent des normes sociales, et certaines ont plutôt choisi de délocaliser leur production en Ethiopie, où le coût de la main d’œuvre est encore moins cher. Ainsi peut-on parler de personnes considérés comme des déchets, utilisées puis négligées.

Une crise éthique et spirituelle

Nous avons du mal à reconnaitre les structures de péché liées à notre modèle économique. Il s’agit bien d’un mal social qui se décline par omission, par collaboration voire par instigation6, et qui nous rend complices, passivement ou activement, d’un modèle insoutenable et injuste pour les plus pauvres comme pour les générations futures.

Les remèdes

Les promesses d’une économie circulaire

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Indonésie - Bali

De nouveaux modèles économiques sont fondés sur une imitation des cycles naturels et une volonté de promouvoir des cercles vertueux en assurant un suivi du cycle de fabrication des produits, depuis leur conception : fabrication, commercialisation, utilisation, réparation, réemploi de composants, recyclage, valorisation des déchets (par exemple, par méthanisation et compostage).
Comme le souligne l’agence française ADEME, "il s’agit de passer d’une économie linéaire dont le principe est simple – puiser dans les ressources pour créer, consommer et jeter un produit – à une économie circulaire plus respectueuse des milieux naturels. Celle-ci commence par une utilisation modérée des ressources non renouvelables et l’exploitation des ressources renouvelables, la promotion de l’écoconception et de la production propre, une consommation respectueuse de l’environnement et enfin la valorisation des déchets en tant que ressources et le traitement des déchets ultimes sans nuisances."7
Selon l’agence européenne pour l’environnement, les activités de recyclage ont effectivement connu une progression de près de 100 % entre 2004 et 2008, d’où des créations d’emplois qui ont progressé de 11 % par an entre 2000 et 2009. Il nous faut cependant nous méfier de ce que les économistes appellent ‘l’effet rebond’ : ce n’est pas parce que nous gagnons en efficacité énergétique et en réduction des déchets par unité produite que nous réduirons notre empreinte carbone et la quantité totale de déchets engendrée par l’activité industrielle : il nous faut, pour cela, diminuer nos consommations individuelles pour permettre une réduction effective.

Sobriété et solidarité

Prendre soin de nos déchets, c’est prendre soin de la vie sous toutes ses formes. Nous avons à réapprendre une culture de la sobriété heureuse8, de la tempérance solidaire, à travers des gestes très concrets : économiser, manger local autant que possible, privilégier les emballages en gros aux doses individuelles, trier nos poubelles, faire du compost, réutiliser, faire durer, troquer, etc.
Nous avons aussi à nous engager concrètement pour faire en sorte que soient respectées des conditions de sécurité et de santé pour tous, pour lutter contre la culture du ‘déchet humain’. Notre action comme consommateurs pourrait être beaucoup plus incisive et sans doute beaucoup plus efficace, si nous consentions à boycotter les produits vis à vis desquels nous n’avons pas une information suffisante et qui ne respectent pas certaines garanties. Ainsi pourrait se développer un véritable commerce équitable.

Des débats publics sur le partage des risques

Aucun procédé industriel n’est sans risque. Mais reconnaissons le caractère particulier des risques que nos sociétés énergivores font porter aux générations présentes et futures : nous savons déjà combien les populations que se sont chauffées et alimentées au charbon ont une espérance de vie beaucoup plus faible que les autres ; les conséquences de l’exposition aux déchets nucléaires sont dramatiques. Comment assurer des débats publics permettant de faire des choix éclairés sur la réduction et le partage des risques aujourd’hui et demain ? Un consensus international fut trouvé pour lutter contre les gaz CFC qui endommageaient la couche d’ozone, signe encourageant de la capacité de décideurs planétaires à s’entendre pour traiter de problèmes transfrontaliers.

Force est de reconnaitre que beaucoup reste à faire pour privilégier une culture de la réflexion collective, sur les biens communs à préserver et partager, en quittant nos réflexes individualistes et productivistes/consuméristes.

Cécile Renouard, r.a.
mai 2014

1 Selon les estimations récentes, au rythme de consommation mondiale actuelle, nous disposerions de 30 à 60 années de réserves de nickel, cuivre et plomb, métaux essentiels dans nos productions industrielles….

2 David Harvey, 1996, Cité in Ray Hudson, “The costs of globalization : producing new forms of risk to health and well-being”, Risk management 11 (1), p.13-29, 2009.

3 Les enquêtes que j’ai menées avec des chercheurs indonésiens et mexicains ces dernières années sur les conditions de vie et les revenus des personnes collectant du plastique et d’autres matériaux aussi bien dans la rue que dans des décharges de différentes zones d’Indonésie et du Mexique, montrent que si ces personnes souffrent fréquemment de manque de reconnaissance sociale et d’implication civique, leur niveau de revenus ne fait pas d’elles les plus pauvres de la population de leur pays. La plupart ne souhaitent pas que leurs enfants aient la même activité mais disent gagner mieux que le plus bas salaire légal (il faut bien sur prendre en compte la précarité très grande de ces personnes, le mauvais accès aux soins, etc.).

4 André Gorz, "L’écologie politique entre expertocratie et autolimitation", Actuel Marx, 2nd semestre 1992, n°12, Repris dans "Ecologica", Galilée, 2008.

5 Marine Fabre et Wiebke Winkler, "L’obsolescence programmée, symbole de la société du gaspillage. Le cas des produits électriques et électroniques", Rapport Amis de la Terre et Cniid, septembre 2010.

6 Cf. Mathias Nebel, La catégorie morale de péché structurel, Cerf, 2006.

8 Pierre Rabhi, Vers la sobriété heureuse, Actes Sud, 2010.