Témoignages - 11 octobre 2010

fr - L’amour du Christ nous presse...

S’engager avec les immigrés ? C’est un appel du Chapitre général, pour beaucoup d’entre nous c’est une réalité depuis plusieurs décennies.

Mon engagement avec les migrants remonte au début de ma vie PSA. Dans les années 50, je suis envoyée à St Etienne puis St. Chamond deux villes où les travailleurs étrangers, surtout algériens étaient très présents : on était allé les chercher pour travailler dans les mines et la grosse métallurgie. Un certain nombre d’entre eux étaient venus avec leurs familles et nous étions souvent appelées comme travailleuses familiales et infirmières en particulier pour des naissances à domicile puisque ces jeunes femmes n’avaient ni famille, ni amies qui pouvaient leur donner un coup de main. Nous étions toujours bien accueillies avec l’hospitalité traditionnelle de ces populations et pourtant nous étions en guerre, cette guerre d’Algérie qui a causé de si grands déchirements. Certains nous disaient : » Si je disparais ou si je suis arrêté, tu t’occuperas de ma femme et de mes enfants. » Découverte d’un peuple, mise en cause de la colonisation…

 J’arrive ensuite à St. Denis où les travailleurs étrangers sont nombreux et où subsistent encore d’immenses bidonvilles habités par de nombreux portugais et maghrébins dans des conditions de vie indignes.

 A Paris ensuite, ce sont les années sombres de l’Amérique latine : accueillir les réfugiés, les accompagner, s’informer et informer (pendant plusieurs années, je ferai partie de l’équipe DIAL) et avec Justice et Paix France, je travaillerai dans la Commission mise en place par les Evêques de France pour réfléchir sur les questions d’immigration.

 A Rouen, je découvre davantage l’immigration africaine : pastorale des migrants, catéchèse des sénégalais, groupe de femmes islamo-chrétiennes puis à Bourges, Comité de Vigilance pour la défense du droit des étrangers, comité pluraliste qui va du Secours catholique aux syndicats sud, de la pastorale des migrants au P.C. et qui va être de plus en plus impliqué dans l’accompagnement et la défense des demandeurs d’asile et des sans papiers. « 

Nous nous engageons avec d’autres pour que l’homme soit respecté. » ( RV 21)

Ce rappel fait revivre bien des visages, des noms, des hommes, des femmes, des enfants, des familles séparées, divisées, déchirées, des histoires individuelles mais aussi des peuples. « 

Avec eux, nous marchons sur des chemins d’exode, de libération, des chemins d’alliance. » (RV 17)

Cet engagement, je le vis en communauté, soutenue par elle (RV 22). Aujourd’hui, il s’agit parfois de discerner ensemble l’aide que l’on peut apporter à des étrangers menacés d’expulsion.

Je suis concernée comme femme et citoyenne :

Le défi est immense ! Les migrations aujourd’hui concernent des millions de personnes et risquent d’en concerner bien plus encore dans les années qui viennent : changements climatiques entrainant inondations (Bangladesh par exemple), famines, guerres..

La politique de nos pays ne peut nous laisser indifférentes : « 

L’Eglise ne peut ni ne doit prendre en main la bataille politique pour édifier une société la plus juste possible. Elle ne peut ni ne doit se mettre à la place de l’Etat. Mais elle ne peut ni ne doit non plus rester à l’écart dans la lutte pour la justice. Elle doit s’insérer en elle par la voie de l’argumentation rationnelle et elle doit réveiller les forces spirituelles sans lesquelles la justice, qui requiert aussi des renoncements, ne peut s’affirmer ni se développer… » (Benoit XVI, Encyclique Dieu est Amour, n° 28)

Je vis douloureusement la politique actuelle de la France envers les étrangers et la rancœur qui s’accumule contre nous, tout en reconnaissant que le problème est complexe et qu’il n’y a pas de réponse simple. Je vois de plus en plus importante l’action institutionnelle, l’action de plaidoyer (ou de lobbying) « 

rendre effective la solidarité comme force transformatrice pour un monde nouveau à travers le travail avec d’autres, en réseaux, associations, campagnes ; » (Chapitre 2005)

 Beaucoup d’entre nous sont bien présentes sur le terrain, auprès des migrants, Souvent avec d’autres. Cela me parait très important d’être actives dans ces réseaux, y compris des réseaux pluralistes où diverses options se côtoient. Il y va de la visibilité et de la crédibilité de l’Eglise : « C’est génial de travailler tous ensemble ! Cela a fait tomber mes préjugés ! Je ne me serai jamais attendu à cela d’une bonne sœur ! »

 
Comme chrétienne, comme psa

 A l’origine de ma vocation a retenti cette parole de Dieu à Moïse : « J’ai vu la misère de mon peuple, j’ai entendu son cri… »,

. Dieu est celui qui « rend justice aux opprimés, donne aux affamés du pain, protège l’étranger, soutient la veuve et l’orphelin. » (Ps.146, 7-9).

. Montrant Jésus humilié, bafoué, rejeté, condamné à mort, couronné d’épines, Pilate s’exclame : « Voici l’Homme"

 » Comme en écho, lui répond la voix du Centurion : « Vraiment cet Homme était le Fils de Dieu. »

Voir en tout homme humilié, rejeté, torturé, un Fils de Dieu, mieux, « le Fils de Dieu"
 y a-t-il motivation plus urgente pour défendre les droits de cet homme – là. Pour Jésus, il n’y a pas d’exclus, pas de personnes jetables, pas de peuples en trop ! Chacun, chacune a du prix aux yeux de Dieu, a son nom gravé dans sa paume.

 Pourtant en dépit de ses convictions fortes, l’engagement avec les réfugiés, les sans-papiers est souvent une épreuve pour la foi !

 Chaque rencontre, chaque écoute nous met en présence du mystère, du scandale de la souffrance et du mal

 Comment parler de Dieu à des personnes qui ont vécues de telles souffrances ? Pourquoi, pourquoi, cette souffrance des innocents ? Si Dieu existe et s’Il nous aime, comment est-ce possible ?

Le second scandale auquel je me heurte, c’est l’énormité, les formes multiples du mal : le mal au niveau macro : guerres, intérêts économiques, soif de pouvoir, rivalités, abîme entre les paroles et les actes (PNUD : 90 milliards de dollars pour le développement, 900 milliards de dollars pour les armes !), fossé toujours plus important entre les riches et les pauvres etc…et le mal au quotidien : tout ce qui est tapi dans le cœur de l’homme… y compris dans le mien. Le mensonge, la triche, l’exploitation … et l’indifférence, le racisme, les fausses excuses.. La liberté de l’homme ?
En même temps que nous sommes appelées à ne pas consentir à cette souffrance et à ce mal, nous sommes invitées à la lucidité : c’est vrai que certains réfugiés ne nous disent pas la vérité (et on les comprend), c’est vrai qu’il y a beaucoup de faux papiers qui circulent, que les gens se font parfois exploiter par leurs compatriotes et même par leurs familles.
Les comprendre, ne pas juger et en même temps savoir discerner dans leur propre intérêt et pour rester crédible.

 Engagée avec des personnes très diverses, je suis aussi solidaire de mon Eglise.
Beaucoup de chrétiens sont présents et engagés auprès des migrants, dans les banlieues surtout, certaines paroisses occupées par des sans papiers ont été formidables mais beaucoup de catholiques partagent les préjugés sur les immigrés, les étrangers ; on a parlé de lepénisation des esprits ; la question de l’immigration pèse lourd en période électorale et est utilisée pour faire peur
Le Pape publie chaque année une lettre pour la Journée du Migrant. Quel en est l’écho dans nos communautés, dans nos Paroisses, dans les lieux d’Eglise dont nous faisons partie ?
Dans certaines paroisses, les immigrants sont nombreux. Ont-ils toute leur place ?

 Congrégation internationale, nous faisons l’expérience de la fécondité de la rencontre des différentes cultures, mentalités, entre nous et avec les laïcs avec qui nous partageons travail et spiritualité, savons-nous le donner à connaitre.
Avec d’autres Congrégations, pourrions-nous plus souvent prendre position collectivement aux côtés d’autres organisations pour alerter ou protester contre telle mesure, tel projet de loi ?

La mondialisation, le métissage, le brassage des populations ne sont-ils pas préfiguration du Royaume à venir ?
 Dans notre engagement auprès des migrants, nous en voyons surtout les aspects dramatiques, douloureux. Pourtant tout ne se passe pas si mal !
Quelle richesse dans tous ces échanges multiculturels ! Quelle joie dans les fêtes qui voient se succéder chants et danses de partout et se déguster des pâtisseries européennes, africaines, asiatiques ! Quelle ferveur joyeuse dans ces célébrations de Fêtes des Peuples, de Vigiles Pascales où les différentes communautés rassemblées expriment leur foi une dans la diversité. A travers les vicissitudes et les souffrances de l’exode et de l’exil, ne sommes nous pas en marche vers la Jérusalem céleste où « tout sera récapitulé dans le Christ », où sera réunie « une foule immense que personne ne pourrait compter, de toutes les nations, tous les peuples, toutes les langues… » (Apoc.7,9)

Rose-Marie Chaine
Petite Sœur de l’Assomption