Assomption - 11 octobre 2010

fr - France, Comment sortir de la crise financière ?

Femme du 19e siècle, Marie Eugénie Milleret a vécu dans une période historique marquée par une grande instabilité politique et les profonds bouleversements sociaux apportés par l’industrialisation et l’urbanisation massives, la succession rapide d’innovations techniques et de découvertes scientifiques, l’essor d’un capitalisme fondé sur des conceptions nouvelles du travail, de la production et des rapports sociaux.

Ainsi la "question sociale" que Marie Eugénie avait appris à connaître dans son urgence et sa gravité au contact des personnalités appartenant à des courants socialistes, libéraux et démocrates pas exclusivement chrétiens, lui apporte la possibilité d’un engagement social en accord avec sa foi retrouvée : le salut apporté par Jésus Christ et révélé par l’évangile agit avec la force secrète d’un ferment capable de transformer les comportements individuels et collectifs, les structures sociales et les institutions humaines en les libérant de toute forme de perversion et d’étroitesse. C’est par une éducation adaptée aux exigences de ces temps nouveaux, qu’elle et sa congrégation, contribueront à la construction d’une société plus juste.

Fille de cette bourgeoisie libérale et réformatrice qui s’affirmait comme classe déterminante sur la scène politique et économique, Marie Eugénie avait acquis, dans sa famille, des solides connaissances en matière financière, ainsi que la capacité d’analyser les situations politiques et économiques avec finesse et pertinence. 

 La crise des années 1846-1848 avait été particulièrement sévère. Crise « mixte » à la fois agricole et financière, elle avait augmenté considérablement le chômage et la pauvreté des classes plus défavorisées. Très sensible à cette situation, Marie Eugénie participe à sa manière à la recherche des solutions justes et efficaces pour sortir de la crise. Les lettres qu’elle échange avec le Père d’Alzon, son directeur spirituel et ami, en 1448, témoignent de cet engagement circonstanciel, plus ciblé que l’œuvre éducative, en prise directe avec la réalité.
 Le 25 mai 1848, Marie Eugénie, qui avait appris de l’existence d’ « un projet de papiers hypothécaires » « fort bien conçu » l’explique au Père d’Alzon et lui dit son souhait de le voir adopté par la Chambre, car il pouvait, selon elle, « créer des capitaux disponibles en grande quantité pour relever le commerce et couper court à la crise… » Mais la Chambre hésite, tergiverse. Elle écrit de nouveau au Père le 1erJuin 1848 : 
 « Je vous avoue que j’ai bien peur que la Chambre ne laisse traîner indéfiniment ou ne repousse le projet de banque hypothécaire, du moins celui tout simple que je vous expliquais. Il y a trop peu à gagner pour les financiers pour qu’ils le patronnent, et le reste de la Chambre n’y comprendra rien et ne comprend pas même que son soin le plus pressé doive être de remédier aux sources de la misère au lieu de se borner à secourir ses effets. Voilà ce que j’ai induit du moins de ma conversation sur ce sujet avec M. Chapot, [homme politique originaire du Gard] qui pour son compte ne voit rien de mieux à faire que de se laisser guider par le comité des finances, ne comprenant pas que ce sont tous les gens qui ont leurs intérêts à servir qui sont allés les premiers se mettre dans ce comité. Si vous pouviez engager votre députation à soutenir ce projet et le lui faire comprendre, vous rendriez un grand service…. Songez qu’en Médoc, on n’a pas d’argent pour cultiver les terres et que la misère des honnêtes gens y est toujours croissante. Que de parties de la France où il en est ainsi. Ici l’argent est dans le commerce à un taux fabuleux ; mais en faire descendre l’intérêt par cette mesure, si c’est dans l’intérêt de tous, ce n’est pas dans celui de quelques-uns. Je tâcherai d’en reparler à M. Chapot et à d’autres ».

 Marie Eugénie revient encore sur ce sujet le lendemain : « Mais comme je vous l’ai dit, je crains bien que nos bons représentants s’occupent de tout excepté des mesures qui pourraient nous sauver de la misère. M.M. Garnier-Pagès [membre de la Commission exécutive] et Duclerc [ministre des finances] ont d’abord les idées les plus stupides à l’égard des affaires de finance, puis dans le reste de la Chambre, il me semble qu’on craint bien plus les remèdes que les maux  ».
  « La misère augmente tellement, le crédit se relève si peu, et cette gêne est attribuée à l’Assemblée qui dans sa majorité pourtant est animée des meilleures intentions, mais qui est paralysée d’abord par le défaut d’intelligence ou de bonne volonté du Gouvernement, conseil exécutif et ministère, puis par les préjugés qu’elle porte en elle-même contre une grande partie de ses membres [… ] On fera une banque hypothécaire, mais sous une forme assurément différente et moins avantageuse à l’Etat. L’intérêt sera plus fort et perçu par le détenteur du billet. C’est moins démocratique, moins hardi, je crois que cela n’aura pas autant l’avantage de diminuer le poids du capital sur le travail, mais c’est plus juste, l’autre projet eût été profondément révolutionnaire dans ses effets, dont je ne puis même me faire une idée complète » ( 9 Juin 1848).

 Puis elle fait encore part des ses inquiétudes au Père d’Alzon, le 18 juin suivant :
 « Je n’ai pas encore vu M. Buchez, [un ami politique très engagé dans les réformes sociales] je lui ai écrit, je pense donc que mon entrevue ne tardera pas. [….] Paris est tranquille ces jours-ci, mais je crains bien que repoussant tout projet de banque hypothécaire ou d’émission quelconque de valeurs, l’Assemblée ne nous laisse dans une misère toujours croissante qui ramène des troubles »

Les craintes de Marie Eugénie étaient bien fondées : une insurrection ouvrière très déterminée éclate à Paris du 23 au 26 juin 1848. Elle se soldera par plusieurs milliers de morts dont celle de Mgr Affre, archevêque de Paris et 11000 arrestations d’ouvriers. C’est un bien lourd tribut payé à une crise économique qui aurait pu trouver pour se résorber une tout autre issue !

Sr Claire Myriam Milanese, r.a.

 

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Quelle éducation transformatrice pour quel vivre ensemble ?